Un vieil homme

Bien qu’il eut longuement marché, le vieil homme ne soufflait pas lorsqu’il parvint à sa destination, au fond de la bibliothèque. Comme il était le dernier à y venir, il s’était aménagé un coin où passer ses journées. Il était parvenu à déplacer quelques-unes des étagères qui formaient les allées étroites en les vidant de leurs livres pour avoir juste assez d’espace où installer trois objets. Le premier était une lampe à tige haute qu’il avait recouvert d’un abat jour de récupération (un assemblage de mouchoirs cousus autour d’une structure de ferrailles) et qui accomplissait sa tâche : atténuer la lueur crue de la lampe, quoi que pas bien violente tant l’ampoule était elle-même crasseuse... Et c’est une couronne de lumière verte qui était projetée tout autour du vieillard ; parfois aussi quelques ombres gigantesques d’insectes qui, occasionnellement, venaient se poser sur l’abat jour. Sous la lampe se trouvait un fauteuil qui avait dû être une belle pièce à une autre époque. Ce n’était aujourd’hui plus que le vestige d’un temps passé, mais il était bien bâti et d’une constitution robuste. Il faisait également, tout délabré qu’il était, bien son office. Le dernier objet qu’avait installé Finelli était un vieux guéridon, dans un bois qui semblait parvenu au même cycle de vie que le vieillard et qui menaçait de s’effondrer à tout instant. Là, configuré par ces trois objets, se trouvait l’espace intime de Finelli.

Il y avait sur le guéridon un livre sans titre ; sans auteur non plus. Le vieil homme l’aimait bien. Il trouvait que ce livre se rapportait correctement à sa vie triste, solitaire et invisible ; et dans ce qui y était raconté ; et dans sa manifestation anonyme au monde. Les images et la poésie qui y étaient inscrites avaient ce quelque chose de rare et de personnel, non de génialement dit, mais de génialement intime : c’était le manifeste d’une âme qui ne cherche pas à séduire, livrée comme elle est, et dont la maladresse, l’absence de génie et l’acharnement témoignent de la sincérité. Dans cette bibliothèque où s’entassent ces centaines de milliers de livres d’illustres génies égocentriques, il fallait que dans l’écrit seul de cet anonyme gourd Finelli y trouve une expression réellement artistique, sensible, dénuée des fards dissimulateurs que sont le talents et l’habileté.

Ce livre enjolivait l’expérience du vieillard en poétisant les souffrances, la solitude et les faiblesses d’une personne peut-être fictive, mais en donnant alors force, sens et beauté aux troubles et aux peines de Finelli.

Il y avait maintenant dix ans qu’il lisait ce livre en boucle. C’est du moins ce qu’il se disait : Il se pouvait que cela fasse depuis bien plus longtemps que le vieillard s’adonnait à cette lecture.

Il resta un petit instant devant le fauteuil, à regarder le livre. Il le saisit, s’assied, l’ouvre, le ferme, et pendant les longs moments suivant se mit à sangloter, la tête dans ses vieilles mains. Tout le temps qu’il fut ainsi, la bibliothèque s’arrêta, comme attentive aux tourments de cet homme qui l’habite : la lampe cessa de grésiller ; l’insecte qui s’était posé sur l’abat-jour demeura immobile. Les ténèbres grouillantes au sol cessèrent leurs procession. L’espace entier de l’immense bibliothèque n’était plus empli que par les sanglots du vieillard.

Par moment Finelli sanglotait exagérément plus fort, intentionnellement, peut-être : chose étrange pour un homme qui se sait seul ; chose tragique pour un homme qui ne se sait entendu que par des fantômes, ceux-là qui ne viennent jamais au secours des humains.

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