Un vieil homme

Il lui arrivait de se demander pourquoi il était si passif, s’il l’avait toujours été ou s’il avait été rendu tel : il trouvait confortable de penser que son intelligence, qu’il croyait moyenne, et ses talents, qu’il croyait sans éclat, étaient la cause de son impuissance. Il s’était accommodé à l’idée d’être un objet du monde. Monde duquel il était, de fait, en tant qu’acteur, retiré. L’idée, pour le vieillard, n’avait rien de si désagréable. Il lui avait été accordé, par celle-ci, le droit au repos depuis longtemps. Mais aurait-il du se laisser à croire qu’il avait les moyens d’agir sur le monde ? Y croire l’aurait-il rendu assez fort ? Suffisamment fort ?... Et quand bien même, les gesticulations qu’il aurait produit auraient-elles été plus que des gesticulations insignifiantes dans l’œil de celui qui connaît la nature de l’existence, du « par-delà » le vivant ?

Ah, tandis qu’il marchait dans l’étroite allée de la bibliothèque, ces questions lui revenaient et le ton sur lequel elles étaient formulées se faisait plus autoritaire, plus sévère. Il avait longuement travaillé pour construire un raisonnement solide qui lui permettait de se regarder innocent. Il doit bien être possible d’être complice d’une horreur par passivité, pensa-t-il. Non ! Faut-il que les idiots même, les faibles aussi, s’acharnent à tenter des accomplissements qui ne sont pas dans leurs moyens ? Ah, mais c’est l’acharnement de ces idiots de bien, incapable de prévoir des conséquences néfastes du mieux intentionné de leurs actes, qui est certainement la cause de cet état du monde... Un idiot n’est pas nécessairement dépourvu de sagesse, et par sagesse on laissera faire celui doté d’un meilleur esprit. Il s’en fallut de peu : Finelli n’y pouvait rien.

« Vraiment ? »

Pourquoi ces tourments ? Il y avait là, tapis au fond de l’âme de ce vieillard un enfant braillard et imbécile qui hurle vouloir sauver le monde, qui hurle vouloir sauver le monde ! Qui hurle vouloir sauver le monde maintenant que le temps lui rendait la tâche plus difficile que jamais.

« Silence, enfant ! Laisse moi en paix. Tu ne comprend rien au monde. Tu n’as pas mon expérience. »

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