Un vieil homme

Il pénétra dans le petit vestibule ouvert de la bibliothèque et saisit, à l’intérieure d’une petite alcôve située à sa gauche, une boîte d’allumettes et une lanterne. Il s’accroupit, déposa la lanterne et gratta une allumette en l’abritant derrière la trappe de l’objet, veillant à ne pas exposer la flamme chétive aux courants d’air. Pendant quelques secondes pourtant il fixa la flamboyance miniature comme s’il y avait aperçu un monde – « ... se consume vite... » –, et soudain la jeta dans la lanterne, et soudain la lumière au pas alla se poster tout autour du vieillard. Les ténèbres furent chassée dans les interstices de la bibliothèques, entre les fentes des briques, derrières les livres, dans les étagères, mais toujours présentes et palpables, mais toujours aux aguets.

Le vieillard et sa procession lumineuse avancèrent. Il faut là noter une étonnante singularité : Ces mains flétries, pareilles que celle d’un mort, sans trop de chair pour cacher assez de muscles, portaient une lanterne d’apparence robuste, tendue et sans le moindre tremblement. Le lecteur pardonnera, je l’espère, cette digression ainsi que les précédentes. C’est que, dans les détails, dépassent les secrets d’un homme. D’un « homme », ou de ce qui en a l’apparence. Il faut voir que l’aspect de celui-ci, apparemment vieillard, à l’allure de mort-vivant, saurait être confondu avec l’un de ceux-là tels qu’ont saurait se les présenter : flétri, portant, toujours, mais absent ; symptôme d’un monde malade... Oh, dans son esprit, ces derniers temps, c’était pire que cela. Il se voyait comme l’origine de la métamorphose du monde, et chacun de ses pas ombrageait à jamais les lieux qu’il foulait. Il s’imaginait cela être son châtiment : devoir vivre en monstre.

Finelli avançait à travers les étagère sombres, pourries d’humidité, peu garnies, avec toujours cette assurance qui confinait à la folie dans la pénombre. Il semblait qu’il n’avait pas besoin de regarder où il marchait. Et pourtant il fallait bien que quelque sens soit actif pour que, les pieds baignant dans un épais miasme d’ombre, que la lanterne ne savait éroder, il évitât chacun des livres, chacune des parties effondrées d’étagère que les mites détachaient, et toutes ces autres choses qui jonchaient de manière chaque jour nouvelle le sol. Voyons là l’exemple de ce cadavre de singe, d’augure sinistre (et confirmée), que le vieillard avait repéré il y a quelques jours sans oser y toucher... Avait-il, à ce propos, changé de place ? « Non... » Il préféra penser qu’il rêvait... Il préféra aussi ignorer ces ombres tentaculaire, qui ne pouvaient pas être le fait d’obstacles à la lumière, qui sinuaient le long des étagères comme un lierre ténébreux.

Ignorant le mal, ignoré par lui, Finelli avançait dans la bibliothèque.

Il est étrange de constater comme ce vieil homme ressemble à son environnement. Se fondre dans un lieu à ce degré de déchéance, voilà qui est soit l’acte d’un sacré audacieux, soit l’absence d’acte d’un sacré apathique, et il ne saurait exister aucun caractère autre que ces deux là – et extrêmes –, pour entraîner un homme à s’amalgamer à une aberration architecturale pareille. En vérité, cette harmonie des apparences avait été ordonnée avec autorité. Le vieillard, cependant, n’était pas le commandant excentrique qui décore pour satisfaire des goûts ténébreux : il était l’inverse, l’objet du lieu.

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