Un vieil homme

Durant un long instant le vieillard demeura complètement immobile dans l’ombre du seuil. Petit à petit sa respiration se fit si basse que ses poumons, en se gonflants si peu, n’induisaient plus aucun mouvement de son ventre. Sa tête, qui balayait patiemment la bibliothèque du regard, fini par tourner si lentement sur son buste de pierre que le pivotement en devint imperceptible. Si une foule entière l’observait à ce moment là, peu, il ne fait aucun doute, auraient été capables de voir qu’il bougeait encore, sinon ceux dotés du moins d’une bonne mémoire visuelle et qui, avec une patience au moins aussi exceptionnelle que celle du vieillard, l’auraient observé assez longtemps pour pouvoir comparer deux photographies mentales, l’une de Finelli un bien long moment avant l’autre, de Finelli, au regard déplacé de si peu que ce soit. A qui aurait ensuite voulu déterminer s’il était humain ou l’on ne sait quelle sorte de farce, il aurait fallu bien de la minutie, et une bonne dose d’audace : percevoir le mouvement de l’homme c’était s’exposer à la terreur ; c’était zyeuter un précipice sans fond, un acte dangereux pour l’équilibre, pour l’équilibre mental. Il y avait à risquer de voir cela : ce mouvement, plutôt, le rendait assimilable au démon, tapis et patient, calculateur et – qui, sans malice, doit se tapir en non-vivant ? –, serviteur des sombres pensées. Ou il semblait une poupée de cire, ou il semblait un automate : il était n’importe quoi d’effrayant et d’éloigné du genre humain mais qui tenterait consciemment de l’imiter.

Le vieil homme resta longtemps immobile. Et voilà ce qu’il fit : Une fois qu’il eut achevé de mettre à jour son itinéraire mental à travers les obstacles toujours nouveaux dans cette bibliothèque – la disposition changeante de ce lieu était récente –, il revint comme à lui-même, dans la douleur, car le temps qu’il passa figé avait ankylosé ses vieux membres. Il inspira lentement, mais puissamment et la vie réapparut dans ses yeux – oh quelle est-elle cette étincelle subtile dans le regard d’un Homme, qu’il n’y a pas de mot pour décrire mais que chacun sait voir, qui n’apparaît pas derrière l’iris des morts ? –, et l’étincelle réapparut, progressivement, comme s’il rappelait par les narines son âme évadée ; son corps reprenait vie, et cet air absent de son visage s’estompa ; ses doigts se contractèrent et s’étirèrent plusieurs fois lentement ; ses poumons gonflait de plus en plus, et tant que son torse élargi brisa comme en réaction l’enveloppe de pierre qui l’avait contenu longuement. Il soupira.

Le vieil homme, de nouveau humain.

Ses épaules montaient et descendaient normalement, au rythme de sa petite respiration. Il réalisa que ses yeux, à force de ne pas cligner, étaient secs. Il se les frotta. De nouveau, il inspira lentement, puis expira calmement, quoi qu’avec énergie tout l’air, comme pour expulser par la bouche, avec détermination, les dernières particules de cette chose qui l’avait habité. A présent, il pouvait avancer.

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