D'une promesse à l'enfer

1.

Je réussis à atteindre le belvédère, mais mon vêtement avait beaucoup souffert de l’escalade – tel est le terme adapté pour parler de la montée par le chemin tellement abrupt, qui sillonne entre les roches pointues de la paroi cendrée qui va surplombant une extrémité de la ville. Mes pieds également ont souffert. Ils demeurent aussi fragiles qu’ils l’étaient du temps où je pouvais encore les ménager, mais ne se sont jamais cornés ou endurcis le moins du monde depuis toutes ces dernières années que je pèse sur eux nus. Je m’assis alors un instant sur le banc à l’intérieur de l’habitacle qui précède le balcon du belvédère, et les frictionnai l’un après l’autre, mais cela ne me procura aucun soulagement. Alors, je me résolus que ce moment, comme tous les autres de ma vie récente – oh, relativement récente ; combien de temps cela fait-il... ? – ne serait pas encore l’un inaccompagné de douleurs. J’avançais vers le balcon, et laissais glisser mes jambes ensembles à l’endroit de la balustrade où il manquait un barreau. Aux deux barreaux adjacents, j’enroulais mes bras puis me faisait glisser sur mon derrière le plus au bord qu’il m’était possible sans tomber. J’aimais être ainsi ; j’aimais l’idée qu’il me suffisait de déplier à peine les articulations de mes bras pour glisser, chuter et aplatir sous moi tous mes tourments de fer et de chair.

Je pleure. Je pleure toute seule et sans rien pour déclencher ces pleurs, sinon une mécanique obscure et inconsciente qui s’active souvent quand je suis assise ici ; la plupart du temps que je passe assise ici. Ces larmes sont bonnes, comme si elles faisaient couler un peu de la noirceur douloureuse qui m’enduit. Et bien que cela se reforme toujours, peu après que je cesse de pleurer, je sais apprécier quand même, par le contraste que ce temps oppose aux temps autres, ces instants. Ma peine est bien enjolivée dans ces moments, ces moments tendres, qui légitimeraient presque sa tyrannie. Je profitais donc de ces ilots de repos dans mon temps ; tant qu’il y en avait ; jusqu’à ce qu’il n’y en ait plus, jusqu’à ce que ma douleur développe des anticorps à mes larmes.

Et ainsi j’ai pleuré, à chaudes larmes, longtemps. Et puis, sans que quoi l’ait prévenu, un espace comme de calme se déploya autour de moi. Je cessais de pleurer, ‘paisible ; épuisée par cette mélancolie. Ayant abandonné la lutte pour être heureuse, j’étais dans un état aérien, affectée par aucun bien, ni aucun mal, alors je me laissais basculer en arrière et, sur le dos, je fixais un moment le plafond. J’essayais d’imaginer que l’épaisseur de ténèbres engluée à la voûte inatteignable de la caverne-monde était un ciel de nuit sans étoile, mais je vis rapidement, avec le peu de force mentale que j’ai, qu’il m’était impossible de duper mon esprit, de changer des croyances – au grade de « connaissance – ancrés fermement au fond de moi, perdues, maintenues certainement même sous un tas d’autres. Le ciel sur terre eut bien pu être un dôme ; l’idée seule qu’il n’était rien d’une barrière et qu’allongée dans l’herbe je contemplais l’infini m’était rassurante, sensiblement apaisante. C’était l’idée que je contemplais peut-être, sans le savoir, un ailleurs meilleur. Cette voûte là au dessus de moi, je ne la toucherais pas ; pas plus que je n’avais d’espoir d’atteindre le ciel ou un au-delà béni de mon vivant et pourtant, l’idée impérieuse qui m’affirme que j’observe un espace fini me fait me sentir enfermée. Il eut fallut que je sois capable d’agir au niveau de mes convictions pour être heureuse, il semblerait. Seulement, sur celles-ci, je n’ai que peu de pouvoir, si j’en ai ; elles sont déterminées par mon système d’analyse, lui-même construit par tant de facteurs et tant d’éléments sur tant d’années : revenir sur tout cela pour y apporter des corrections est, sinon bêtement impossible pour quelqu’un d’épuisé comme moi, bien incroyable à envisager possible ; et il doit falloir, ironiquement, l’intelligence de quelqu’un qui se ne se trouverait jamais en nécessité de le faire pour modifier son système de pensée correctement.

Sitôt que ces idées me vinrent à l’esprit, je sentis le serpent recommencer à percer pour me rentrer sous la peau. Je voulais me sentir calme un peu plus longtemps, alors je me redressais et tentais de me distraire de la douleur que je commençais à ressentir à nouveau. J’observais la ville sous moi, s’étalant en tout un tas de petits cubes de pierre le long de l’immense crique, disposés comme au hasard des ballottements qu’un torrent de cendre aurait conduit ici et là. Grise. Grise et à peine quelques flammes éparpillées, dansantes dans leurs braseros, qui me permettaient de savoir qu’encore je voyais les couleurs, ouvrants à peine quelques espaces de rouge, ici et là dans la pénombre. D’où je suis, je ne peux pas distinguer les personnes, mais je repère quelques points mobiles près du hideux endroit où j’habite, tellement insignifiant, d’où je me trouve. J’imaginais ces points être des personnes que je connais ; je me demandais ce qui pouvait bien les animer ; je leur imaginais des raisons (en espérant peut-être en trouver que je puisse faire mienne), quoi qu’aucune ne me sembla valable, et puis... Je ne sais plus. J’appuyais ma tête contre la rambarde après avoir rassemblé une boule de mes cheveux entre elle et ma tête, et je me suis laissée insensiblement entraîner dans les scènes de ma mémoire, dans un état de semi-torpeur...

« Dis, Camie, tu ne voudrais pas arrêter un peu... et venir te balader avec moi... ?

— Mmhm, marmonnais-je en m’enfonçant un peu plus sous mes couvertures. Non, grand-père... »

Il ne répondit rien, et d’au travers mes épaisses couvertures je pouvais entendre ses faibles jambes faire glisser ses pieds calleux l’un après l’autre contre le sol bétonneux, avant de lentement l’entraîner hors de ma case. Moi, je demeurais ainsi, en position fœtale longtemps après. Je demeurais ainsi, amorphe, ne pensant à rien, vraiment – du blanc – jusqu’à ce que, percluse de douleurs – je crois que c’est la raison – une chose en moi me permis de me lever. Mon corps ne vaut rien. Il n’endure même pas le repos qu’il me faut.

J’allais sortir, non de moi-même, mais guidée par je ne sais quoi. Je suis une poupée suspendue aux mains d’un autre.

J’allais sortir, et j’ouvrais le rideau menant sur l’extérieur de ma sombre case, mais alors, posée sur le petit meuble de l’entrée, grâce à la lumière du feu du brasero d’au dehors, je pus voir une rose noire. C’est la seule espèce de fleur qui pousse par ici ; c’était une fleur déposée là par mon grand-père, certainement. Merci, mais tout l’amour des autres me rend malade, me rappel au mal que j’engendre dans mon état, à celui que je ferais peut-être en partant. Aimez ceux qui veulent mourir, mais de loin seulement. Aimez moi, voyez si je suis belle et pleine de poésie ; je vous l’offre, ce sont les derniers bienfaits que je peux encore procurer, mais ne m’approchez pas : je vous détruirais. Je ne vous hais pas, mais je suis ravagée et les aspérités qui se sont formées sur moi piquent. Je ne rends pas d’amour, car je ne vous aime pas si vous êtes en travers de mes projets de libération. Ne forcez rien. Il n’y a pas d’espoir que je sois autre chose, car je ne sais qu’être triste. Et si je ne le suis plus, je ne suis rien. Je sors.

C’est lourd. Lourd. J’erre. Je veux pleurer. Je suis seule, seule ; et pas moyen de mourir. Je suis l’attachée au rocher ; où que je marche dans ces dédales rougeoyants, je suis seule au milieu de la tempête, les mains jointes, les mains tirées en l’air, incapable de les amener rien qu’à moi, armées.

On pourrait penser qu’en me promenant seule dans ces lieux j’attendais qu’un de ces sombres autres accomplisse ce que les miennes ne peuvent faire en mon état, accomplisse mes désirs de libération ; mais je ne souhaitais pas cela, vraiment. J’aimerais mourir ; non, que ma vie s’éteigne : vrai. ‘Mais pas souffrir davantage. La mort, d’ailleurs, n’est pas le véritable danger pour une femme en ces lieux... S’il est possible, je dirais qu’aucun désir ne m’animait à ce moment, aucun objet ne m’attirait. Peut-on vraiment marcher ainsi ? Si jamais dans l’enfer d’une existence la fin de la vie est interdite ou par trop éloignée, il doit bien être possible qu’un jour avancé d’une histoire il ait été usé jusqu’à la toute dernière raison d’agir, non ?

À mesure que je m’enfonçais dans les allées les plus sordides, je me sentais surprenamment mieux. L’absence d’émotion qui depuis mon réveil caractérisait mon état du jour prenait fin, et je finis même par apprécier un instant toute ma tristesse habituelle car il me semblait qu’à travers son filtre seulement je pouvais voir le romantisme de l’endroit où je me trouvais, et la poésie que dégageaient les personnages qui traînaient ici ; ou plutôt « gisaient », ce qui serait peut-être plus juste pour parler généralement de ceux-là. Alors, quand bien même je reprenais mes esprits, je décidais de continuer ma dangereuse balade.

J’ai marché longtemps, jusqu’à ce que mes jambes soient lourdes et mes pieds endoloris, mais il n’était pas question encore de retour. Au hasard des chemins que j’empruntais, je parvins finalement à un lieu singulier où je pouvais voir, entre deux cubes de bétons – les cases de quelque damné –, une petite rue sombre et pavé comme le sont toutes les autres, quoi que l’étroitesse du chemin rendit questionnable qu’il s’agisse bien de cela, qu’elle menât bien quelque part.

Je me mis de profil pour ne pas salir mes vêtements en les frottant contre les murs. En m’enfonçant, je pus voir en contrebas une entrée qui n’était pas visible d’ailleurs à cause du relief du terrain, et comme aucun rideau ne protégeait l’intérieur des regards, – signe, ici, que le bâtiment est public –, je pouvais comprendre, à en juger par ce que je voyais déjà d’où j’étais, ce qu’était cette case. C’était un bar, d’où un étrange silence régnait ; j’aurais certainement dû repartir en arrière et mettre fin à ma promenade, mais, oh, quelle force noire était-elle ? Les vapeurs ombreuses se sont agitées tout soudain et ont soulevés mes pieds en avant, l’un après l’autre. Je marchais ; je jure n’avoir pas été maîtresse de mon corps. Quelle femme irait d’elle-même dans un de ces repaires à ivrognes ? Mais je suis entrée, et je n’allais pas tarder à rencontrer un écrivain, un homme, qui allait innocemment catalyser sombrement ma tristesse.

2.

Je m’étais préparée à être regardé de travers sitôt que je franchirais le seuil du bar. A l’inverse, on m’ignorât complètement et j’eus le sentiment de me glisser comme un fantôme hanteur en ce lieu singulier. Je dis « singulier » car je n’ai jamais vu d’endroit pareil, ici où tout se ressemble. On eut dit qu’une coque de bateau avait été retournée pour servir de plafond, ce qui était de très bon goût et rafraîchissant car là, une large majorité des habitations est parfaitement, bêtement, cubique et de béton nu.

Je ne sais où a été trouvé autant de bois. C’est un matériau rare ; le sol aussi était en parquet foncé, et le comptoir également fait de planches de bois grossièrement cloués les unes aux autres. L’on aurait un bel établissement si le sol n’était pas si sale et abîmé, si les tâches d’alcool, ou de vomi, ou de qui sait quoi étaient mieux nettoyées (et par endroits nettoyées tout court), s’il n’y avait pas de ces étranges infiltrations d’ombre ici et là dans la voûte de bois. Le lieu, aussi, n’était pas très lumineux, mais à mon goût il était parfait. Un seul feu de cuisine sous une marmite placée au centre de la vaste pièce qui, il me semblait, devait cuir des aliments continuellement, éclairait la pièce. Cela faiblement, oui ; si bien que les extrémités de la grande case semblaient enduites d’une ombre épaisse et visqueuse ; et c’était l’endroit idéal où je pouvais m’installer. Là, il y avait les plus faibles chances que l’on me remarqua.

Un serveur, qui m’avait probablement suivi du regard dès l’entrée pour savoir où je me trouvais maintenant, vînt me rejoindre sitôt que je fus assise et me demanda d’un ton maussade ce que je voulais commander. J’hésitais un instant et dit une première fois, à peine audible : « de l’eau... » à quoi il me demanda de répéter, ce que je fis un peu plus fortement. Il ne manifesta aucune surprise ; sans sourciller il prit ma commande, parti et revint avec mon verre d’eau avant de me laisser à moi-même.

Je trouve un plaisir noir à me tenir là, dans l’ombre, à observer les misérables des mondes alcoolisés tandis que moi, de l’autre côté de la vitre, je bois mon eau comme pour ne pas les rejoindre. Moi qui, si ce n’était obéissante à un puissant désir obscur – qu’il soit mien, ou qu’il soit autre – mais qui a fini mien – en tout cas me suis toujours laissée conduire en ces terrains accidentés où le psychique s’écharpe ; je me trouvais là, calme, et sans la moindre velléité de faire un pas en la direction de ces fauchés. Plutôt, je me satisfaisais à les observer ; j’appréciais un sentiment rare, un sentiment s’écartant légèrement de celui de solitude qui m’oppresse habituellement : le sentiment d’être – fragilement, c’est entendu – mais, tout de même : connectée à d’autres. J’étais connectée spirituellement, par un lien de la détresse et de la souffrance, et même si je n’allais rien leur dire, et même si je n’allais pas vers eux, leurs épaisses douleurs touchaient à la mienne, et la mienne touchait aux leurs. Je crois que chacun ici sait qu’il ne doit pas s’approcher d’un autre, c’est pourquoi chacun est isolé dans son coin ; je crois que chacun sait que l’autre est un danger pour l’autre. Ici, l’on se sent moins seul pourtant. Et je vois à présent pourquoi j’ai été ou me suis conduite dans un tel endroit : aussi noire soit elle, c’est une auberge de repos pour les cœurs comme le mien, au milieu de la vallée de l’ombre de la mort dans laquelle je vais continuer de glisser. C’est l’inclinaison naturelle de mon cœur qui est ainsi, ainsi malheureuse.

Et quand même, quel bel endroit. J’étais en un lieu qui n’existe pas pour beaucoup de monde ; qui existe par-dessus un autre, sur une strate différente de la réalité, peu fréquentée car on y accède que par un chemin d’enfer où ne savent survivre que très peu. Je n’ai jamais croisé autant de personnes de ma vie. La strate dans laquelle j’évolue est un désert, et pourtant là – là ! – semblait être un lieu de rencontre. Comme j’ai trouvé ces dépravés beaux, à cet instant. Non pas « beaux » physiquement ; leurs laideurs physique sont repoussantes : l’alcool a sillonné cruellement comme en des fleuves sur leurs visages. Ils sont d’un beau corrompu, ignoble, spirituel, noir, rare, singulier ; de commode, ces dépravés ont d’être calmes. C’est en eux que la tempête se joue, au moins, et j’imaginais ne pas pouvoir y être entraînée tant que je ne m’approchais pas trop. Je pus observer d’où j’étais, contempler, et me repaître du sentiment délicatement malsain qu’ils suscitèrent en moi, à exister à un état de misère au moins équivalent au mien. « Ces sombres choses me procurent du plaisir ? Ah, alors, à force d’en ressentir, pourrais-je être heureuse en enfer... ? » me suis-je questionnée dans le bar.

Du haut du belvédère où je me trouvais, j’ajoutais à mon questionnement passé : « Surtout : quel genre de personne peut être heureux à la contemplation de cet enfer ? » – Ah, la morale ne m’importe nullement, plutôt : Je ressenti un désespoir intense en pensant qu’il me fallut tant de temps pour parvenir à la question essentielle que devait amener ma question initiale. Je suis triste à l’idée de l’infinité des raisonnements non résolus qui pourraient subsister en moi ; je suis triste à l’idée de la pauvreté des moyens que j’ai pour les résoudre, à l’idée qu’alors, faible malgré tous mes efforts pour muscler ma compréhension du monde – Oh, voyez-le –, je puisse être une condamnée innée.

Toutefois, cette question que je me posais dans le bar, et l’espoir qu’elle suscita alors qu’elle n’était pas résolue, ne purent être que parce qu’une éclaircie fugace s’était faufilée par quelque miracle dans les profondeurs où je me trouvais. Peut-on être heureux en enfer ? Voici ma réponse : juste assez pour ne jamais être asphyxié par la douleur ; juste assez pour perpétuer la souffrance. Les plus terribles des tortionnaires savent garder leurs victimes en vie.

Cruels tout-puissants...

Je restais ainsi longtemps dans cette grande pièce, à rêvasser ; avant longtemps je ne remarquais pas qu’un homme se trouvait non loin de moi, silencieusement, dans l’ombre également. Je ne savais dire à ce moment s’il était venu pendant mes rêveries, ou s’il avait toujours été là, mais les cheveux de ma nuque se sont dressés, un rouleau de glace m’a léché sous la peau, du coccyx au sommet de mon crâne, lorsque je vis cet homme chétif et osseux émerger de l’ombre comme un cadavre lâché et en une lente parabole se replier sur sa table, puis s’affairer à rédiger qui savait quoi dans une écriture minuscule sur un papier moisi d’humidité.

Il m’ignorât. Ou bien il n’avait pas non plus remarqué ma présence. Je m’enfonçais alors un petit peu plus dans mon coin d’ombre et l’observait discrètement, fascinée. Je crois que c’est un écrivain ; ou plutôt, je voulais m’en persuader, car je trouvais cela beau et poétique. L’avenir allait rendre cela correct, par hasard, mais au début c’était par jeu, dans une optique fantasmatique que je l’imaginais être tel. Lentement, j’allais développer quelque chose qu’on dirait de l’amour pour cet homme hideux et inventé de toute pièce.

Nous ne nous sommes pas adressé la parole ce jour. Nous n’allions pas nous l’adresser avant longtemps. Et, de toutes les fois où je revins dans le bar, pratiquement chaque jour depuis celui où je le vis émerger de l’ombre, je ne le vis ailleurs qu’à sa place pendant seulement ce qui n’est, au total, qu’un instant. Il allait de temps à autre récupérer une louchée de ce qui bouillonnait dans la marmite au centre de la pièce ; sans doute allait-il aussi faire un brin de toilette dans les commodités du bar, mais rien d’autres qui nécessitât un déplacement de notable. S’il dispose d’une case où dormir, il ne l’utilise pas. Il s’évanouissait sur sa table avant de se recharger en alcool au réveil, à des heures bien variables. Il m’était par conséquent, chaque fois que je revenais dans le bar, impossible de savoir si j’allais le retrouver éveillé ou évanouit. Je ne parlerais pas de « sommeil » ; cet homme ne dort pas. Jamais. L’état d’inconscience qui le prend parfois est celui lourd et sans rêve de l’alcoolisé, et n’a rien à voir avec ce qu’on appelle « dormir ».

Il n’écrivait pas beaucoup. La plupart du temps, il semblait rêvasser, mais comme son temps est infini, sa fin par trop éloignée, je pense qu’il ne sait douter qu’il achèvera son œuvre. Ou : non. Maintenant que j’y pensais, je dirais que c’est parce qu’il sait que son temps est infini et qu’il achèvera forcément son œuvre qu’il ne se presse pas pour l’écrire. Je crois avoir deviné comme cet homme était craintif du vide dans l’existence. En créant, il essayait de le combler. Bientôt, bien trop tôt, il aura dit tout ce qu’il avait à dire ; il sera en enfer, et pour de bon ; et je devine comme l’enfer sera douloureux pour lui.

Je me rendis donc de nombreux jours d’affilée dans ce bar, sauf un jour où j’étais par trop abattue pour pouvoir même bouger ; et plutôt j’étais restée sous mes couvertures toutes les heures d’une journée, je crois. Au bar, je m’installais toujours au même endroit et j’observais longuement cet homme sur lequel je m’imaginais toutes sortes de choses. Seulement, mon imagination a ses limites, et je finis par me lasser de fantasmer sur les mêmes scènes en boucle. Je me sentis donc, un de ces moments que je passais auprès de cet homme, commencer à sombrer douloureusement, et il m’apparut que je n’étais pas prête à replonger tout de suite. J’avais le souvenir récent de ce jour dangereux que je venais de passer à pleurer sous mes draps ; certainement qu’au fond de moi quelque chose comprenais parfaitement qu’il fallait continuer de distraire la douleur, et en l’absence d’images nouvelles, de rêveries stimulantes, une sorte de moteur de secours s’actionna en moi et je me voyais debout, à côté de ma chaise, et puis marchante, et puis droite comme un piquet au dessus de cet homme chétif, laid, tassé, prête à dire quelque chose que j’ignorais moi-même, mais qui ne sorti jamais. Ce n’était pas moi. Je n’étais pas si hardi. La propulsion qui m’avait conduite jusqu’où j’étais avait été puissante, mais voilà : la distance qu’il fallait parcourir était incroyablement plus longue que ce que j’avais imaginé. Je ne tenais pratiquement plus sur mes jambes ; ma lèvre inférieure se mit à trembler et sitôt deux petites tâches d’ombres émergèrent du parquet à mes pieds. Je m’excusais : « Pardon, je... Pardon, pardon... » Je devais avoir l’air pitoyable. Je ne savais même plus si je devais retourner à ma place, ou quitter le lieu et ne plus jamais revenir. Je me demandais si les ombres du bar me jugeaient, je me demandais si seulement j’allais pouvoir bouger à nouveau. Le temps m’a parut s’étaler devant moi, lorsqu’enfin l’homme réagit. Il leva lentement la tête et dit laborieusement, certainement le visage empêtré dans un miasme alcoolique :

« Vous avez... un visage doux, mais... vous êtes bien une indigente... n’est-ce pas... ?

Je hochais la tête timidement pour toute réponse, n’étant en réalité pas du tout certaine de ce qu’il entendait par ce terme. Il reprit, s’exprimant lentement :

« Oh oui, ‘pas de doute... Vous ne seriez pas ici, autrement. »

Il me fixait fermement, je le sentais – « je le sentais » car, moi, je n’osais que fixer le sol et la petite tâche d’ombre à mes pieds, grandissante, une moue pitoyable comme emmarbré sur mon visage. Un silence se fit, mais je suis persuadée qu’il ne représenta pas un quart de seconde pour cet homme enivré, et durant ce temps je me sentais de plus en plus malheureuse, de plus en plus mal à l’aise ; je voulus disparaître. Comme je ne bougeais toujours pas, par un lent geste du bras, il me présenta une chaise située à son côté, à moitié mangée dans l’ombre noire. Tremblotante, je la saisie, allait la tirer lentement de l’ombre. Elle était plus lourde qu’elle n’y paraissait avec son armature rustique, simple, qui semblait délaisser tout l’intérêt de l’esthétique au profit du fonctionnel. Les pieds de la chaise frottant sur le parquet provoquèrent un son du tonnerre qui résonna dans tout le bar, et je fus embarrassée à l’idée d’attirer l’attention sur moi. Je ne bougeais pas plus la chaise et, tant pis, j’allais m’assoir à moitié dans l’ombre.

Sitôt que je fus assise, il donna l’air de cesser de reconnaître ma présence. Il bascula sa tête en arrière et fixa la voûte du bar. Moi, je regrettais d’abord d’avoir bougé, et aurais réfléchi à une manière de me sortir de cette situation gênante si le stress et ma timidité ne faisaient pas alors obstruction à toute pensée. Plutôt, la tête baissée vers mes doigts croisés, je frottais le gras de mon pouce sur un de mes ongles au point de finir plus tard par m’entailler légèrement. Peut-être qu’un peu du poison qui m’inhibait sorti de moi par cette ouverture, car alors je pus m’exprimer.

« Monsieur... Qu’est-ce que vous écrivez ?

— Des souvenirs, dit-il après un long instant. Il parlait lentement, et laborieusement toujours.

Des souvenirs de... choses..., reprit l’homme, que je sais trouver au fond de moi... Plutôt : ça n’en est pas encore, des souvenirs. Ça en sera, dans un peu de temps... Je voudrais me souvenir de ce que j’ai vu, plus tard, des images que j’avais en tête... Je... transcris... en histoire ces images qui sont imposées à mon... cerveau..., je crois... »

Je voulus répondre à ce qu’il disait sur les souvenirs, mais mes pensées arrivèrent trop lentement, aussi je ne sus que murmurer ce qui suit tandis qu’il continuait de parler, inconscient de mon intervention :

« Oh, repousser l’oubli. Non, moi je ne comprends pas le besoin de faire ça. On ne peut pas rendre au passé sa consistance – c’est une tentative enfantine –, et, si cela se pouvait, si vous êtes bien comme moi, vous ne voulez pas le faire dans sa vérité... Ah, vous voulez réinventer votre vie ? Réarranger votre mémoire ?...

Cette mémoire est destinée aux autres ? C’est une mise en scène vaniteuse. »

Et lui, m’ignorant, poursuivait son discours. A la volée j’entendis :

« ... images qui me sont montrés sur la paroi de mes paupières... "Elles me sont montrées", hein ? Oh, oui, je jure que lorsque je les vois, je les découvre... Il y a un monde mystérieux à découvrir en soi. Et il se transforme, je le vois... Alors je prends des notes... Je n’écris pas, non. Je transcris ce monde spirituel... Ces descriptions me survivront peut-être... Ce sera un témoignage d’au-delà de soi, peut-être utile à je-ne-sais quel chercheur...

Et moi de reprendre, à voix si basse, un murmure à peine : « C’est pour prolonger un peu votre existence... ? »

— Dans longtemps, continuait l’homme qui ne m’entendit pas une fois de plus, dans longtemps, pour moi, ce sera un souvenir, rien de plus, rien de moins. Je pourrais comprendre, peut-être, ce qu’il se passait en moi... Et si j’arrive à lire à travers ces images les runes qui codent mon âme... Alors peut-être que je pourrais comprendre pourquoi...

Il cessa de parler, et, moi :

« Pourquoi, quoi ? » questionnais-je à voix basse, à peine audible, à peine pouvais-je croire que je n’avais pas seulement pensé. Aussi, qu’il répondit, ne me parut pas seulement surprenant, mais, un instant, être un manque de respect, une intrusion dans l’intimité de ma conscience.

« "Pourquoi." Tout court. »

Je ne savais pas quel sens donner à cette réponse. Aujourd’hui encore je suis incapable de dire s’il s’agissait d’élucubrations d’alcoolique ou de quelque chose de plus véritable. J’aimais, pourtant, j’aimais cette formulation laconique pour répondre à la question de la vie, aussi imprécise que la vie.

Après un petit moment à ne rien dire, il reprit son discours tout en fixant le plafond. Ses bras ballants de chaque côté de sa chaise, il donnait l’air d’être mort. Sa mâchoire s’animant à peine perceptiblement j’aurais pu croire qu’elle ne tenait sur ce cadavre amoindri que par de minces jointures, et que les courants d’air suffisaient à l’animer. Sa voix finit par ne plus me parvenir ; il parlait, pourtant, il parlait pour lui-même, je crois. Quelques bribes seulement de son discours me sont parvenues avant que mon esprit ne le quitte tout à fait : « ... explorera l’âme, cela pourrait être un document, comme une esquisse de carte de géographie... », « ...contrées hostiles, mais abondante de nourriture pour l’âme... », « ...l’âme... » – l’âme...

Je me levais silencieusement, faisant attention à ce que le tissu de mes vêtements se frictionna même le moins possible. Je pense qu’il parla encore un certain temps seul, et qu’après il ne se rappela pas même pourquoi il avait commencé à parler. Il a certainement ignoré mon départ, comme il a ignoré ma présence, je crois. Je n’étais rien qu’une voix dans sa tête.

3.

Sans raison, oh oui : sans raison – mon corps réagit assez automatiquement aux choses ; l’accès aux raisons, s’il en est, m’est verrouillé par autre chose que ce qui reste « moi » – je me levais, et me voyais une fois de plus m’enfonçant avec une chance insolente dans les dédales les plus sombres et les plus accidentés, les plus prompts à vous détruire, des lieux où je vis ; parmi des mines terrestres qu’un hasard surnaturel ne me fait jamais fouler. Les feux des braseros sont généralement mal entretenus dans le quartier où se trouve le bar de bois, et ce jour plus qu’un autre, les feux étaient mourants. S’il y avait sous cette voute de pierre des cycles solaires, nous serions au plus sombre de la nuit, là où profitent de se tapir les bêtes. Mais j’avançais quand même. J’avançais en recréant mentalement une carte des environs, en m’aidant des différentes petites sources de lumières qui dessinaient les rues : des feux de briquet qu’on s’hypnotise à fixer, des têtes de cigarette chaude, des charbons ardents qu’utilisaient certains pour se réchauffer en pleine rue ; des allumettes que craquaient à la suite ceux qui cherchaient à converser, des restes orangeâtres agonisants dans leurs braseros... Je marchais invisible, veillant à n’être atteinte par aucune lumière – c’était commode de pouvoir faire cela, ici, et finalement j’atteins l’allée atrophiée qui menait à ma destination.

Il était là, comme toujours. Je m’installais immédiatement à la table adjacente à la sienne. Comme il écrivait, et que c’était assez rare, je me servis de cela comme excuse pour ne pas tout de suite lui adresser la parole. Je l’observais discrètement du coin de l’œil alors que ma tête était immobilisée en direction d’une tâche au sol par-dessus la table. Cela dura un long moment, et pendant tout ce temps je rêvassais que nous interagissions de telle ou telle manière. Je ne nous voyais jamais heureux, non que je manque de l’imagination nécessaire pour voir ou rien qu’entrevoir une telle situation, mais ça n’était pas ce que je recherchais. Je nous voyais beaux, et tristes. Et je nous voyais silencieux, côte à côte, témoins sur la terre le jour de son dernier râle. Je nous voyais mourants volontairement, ensemble, nos quatre pieds ballants aux grés des grincements que sifflerait le chanvre. Je nous voyais les chevilles ferrés, lestés au fond d’un fleuve de chagrin ; ou bien, parfois, il n’y avait que moi. Moi, amoureuse d’un homme qui ne me préférait pas à l’art, à un art trop grand pour lui, écrasant : il s’enivrait, et il me battait comme si j’étais sa peine. A la fin, il buvait ultimement et me laissait seule avec son enfant... Je nous voyais beaux, et tristes.

Il est malheureux que ces images qui me transportent émotionnellement soient sombres, mais au moins ont-elles un effet singulièrement puissant sur moi qui me laisse à croire que j’ai expérimenté les grands effets de l’esprit, des effets réalisateurs. Je les ressens à la découverte de mes productions spirituelles – disons à la découverte de l’art. Et je m’en nourris, je me cannibalise, jusqu’à ce que, crétine, j’ai dévoré les instruments même qui me permettent de porter cela à ma gueule. Certainement, et c’est ce qu’il y a de concrètement malheureux, il doit exister d’autres combinaisons de ces obscures choses qui font l’âme et qui sauraient en déterminer une qui soit également atteignable par des déclencheurs sains, ou seulement moins dangereux pour elle-même. L’esthétique qui cadence mon cœur, je ne peux pas la contempler comme une tempête, des falaises à l’abri de ses dangers. Je dois y toucher. Il me faut vivre le beau pour y goûter. Je ne peux l’apprécier longtemps de loin, je crois, cela est le drame originel de ma vie. Oh, la faible sensitivité de mon âme ; elle doit être menée tout au plus près des maux qui la fascine pour les voir, les ressentir, les apprécier. Et mon corps – pauvre corps – la véhiculant doit endurer les fouets des lames ombreuses de ces tornades sinistres. C’est à cause de cette malheureuse inclinaison de mon âme, de sa faiblesse, que je me suis retrouvée habitante de cette crique.

Je ne sais plus laquelle des images que j’ai évoqué avant j’avais exactement en tête ce jour là, mais j’en rêvais avec une telle intensité que je n’entendis, ni ne vis le serveur s’approcher de moi ce jour-là, si bien qu’il apparut effroyablement, comme un spectre devant moi. Je ne pus me contenir de pousser un petit cri très faible, ce qui eut pour effet – je le remarquais dans ma vision périphérique – que l’écrivain leva la tête de son papier. Je ne sais vraiment s’il me regarda, mais son attention était perturbée, en tout cas. Le serveur, lui, ignora mon cri, et continua de me fixer sans mot dire.

« Hum... De... De l’eau. S’il vous plaît. »

Après le départ du serveur, je tournais mes jambes vers l’écrivain, et sans toujours oser le regarder, observant mes pieds, je dis timidement à un volume à peine supérieur au souffle : « Bonjour... » A ma surprise il avait l’air moins enivré que d’habitude, c’est pourquoi il me répondit, je crois, et me répondit rapidement.

« Madame... Bonjour. Moi... ? » questionna-t-il.

Je trouvais touchant qu’il douta qu’on lui ait adressé la parole. Il n’y avait pourtant, dans ce coin du bar et sûrement dans les vingt mètres à la ronde, si ce n’était enfoui dans l’ombre, personne d’autre que nous deux. Pensait-il qu’il était plus probable qu’une marginale s’adresse à elle-même plutôt qu’à lui ?

« Vous êtes une des rares femmes que j’ai pu voir ici. Voulez-vous... »

Il coupa sa phrase en plein milieu. Peut-être a-t-il bien pris le temps de réfléchir à la légitimité de sa demande. Oui, je pense que c’était cela, car après il continua timidement, cette fois sans plus me regarder, et nous étions là : deux étrangers comme s’ils devaient se protéger de se connaître, regardant ailleurs de l’un, ailleurs de l’autre.

« Voulez-vous... vous installer ici, près de moi, pendant que j’écris... ? Vous m’inspireriez, je crois...

— Oui, dis-je à voix basse. C’était cela, hier ?

— Hier... ? »

Oh, l’alcool lui avait fait oublié jusqu’à l’une de ces « rares femmes » qui est venue dans ce bar. Et combien lui adressèrent la parole, à cet homme qui se cache dans l’ombre ? Peut-être qu’une autre aurait été vexée, mais moi je suis résignée, j’ai cessé de nourrir le moindre désir d’exister jusque dans le cœur d’un autre.

« Hier, vous m’aviez fait la même demande. J’avais accepté... J’accepte. »

Il prit, je crois, le temps d’essayer de se remémorer l’évènement auquel je fis référence, car il ne réagit pas tout de suite. Mais enfin, l’air hagard, fixant un vide parallèle au mien par-dessus sa table, il se mit à acquiescer lentement, plusieurs fois.

Comme les chaises sont très lourdes ici, je déplaçais la mienne très lentement, en essayant cette fois-ci que la friction avec le sol provoqua le moins de bruit possible ; et je m’installais à la table de l’homme, assez proche de lui, sans oser toujours le regarder, et moins encore ce qu’il écrivait.

S’il me regardait, il le faisait discrètement, et du coin de l’œil seulement, car il ne me sembla pas que, durant les heures que j’ai passé assise à ses côtés, il ait tourné sa tête une fois vers moi. De temps à autre il la levait et fixait un point devant lui, mais jamais il n’a pivoté son visage de mon côté (ou d’un autre, d’ailleurs). Moi, je restais là, silencieuse, buvant occasionnellement quelques gorgées d’eau ; lui, s’enivrait. J’observais, sans pouvoir lire – sans me permettre de le pouvoir – que ses phrases étaient de plus en plus courtes, certainement à mesure que l’ivresse le gagnait ; et alors, chez moi, la fascination.

Ce vice de la boisson était au-delà de ce qu’on peut appeler le « vice romantique », le vice acceptable. Son vice était autodestructeur, sale, noir, quoi qu’encore l’un qu’on puisse se résoudre à montrer, qu’on puisse se résoudre à voir... tant que l’on est un homme, tant qu’il s’agisse d’un homme, qu’on voit. Mais tout de même, il y a là, me semble-t-il, une expression sincère de l’âme humaine, une vérité inaltérée, car tout dissimulateur que chacun est quand il s’agit de son âme, il est une chose qui ne peut être feinte : un vice profond, sale. La bonté peut être feinte. La bonté peut être un mensonge, car elle est tout à la fois montrable, permise ; l’exprimer rend favorable et est inoffensif pour soi. L’on a même intérêt à se déguiser sous le masque de la bonté ; il n’y en a aucun à se déguiser sous un masque du vice. Que l’un soit irrésistiblement, attaché à son âme par le plus inextricable des crochets, tiré pour accomplir le faire vicieux, que celui-ci ait eut l’option de s’en défaire, il l’eut coupé, ce lien, sans douter le plus petit instant que ce choix fut le bon. Je jure que si j’avais pu décider d’être encline à autre chose que la destruction, la mienne et celle des autres, je l’aurais mille fois fait. Et je jure au regard de tout ce que je vois de cet homme, et de tout ce que je comprends et que je ne dis pas, qu’il eut fait de même, qu’il eut préféré infiniment l’ennui confortable à l’action blessante. La bonté, pour être potentiellement factice, n’est pas crédible quand il s’agit d’atteindre une connaissance de l’âme humaine. Le vice, puisque, s’il pouvait être corrigé le serait – il est intolérable – est une sincérité de l’âme, un objet brut, vrai. C’est cela qui fascine vraiment chez les soulards et les assassins, chez les drogués, les anorexiques, les prisonniers, les poètes, les fous ; chez cet homme – c’est pour toutes les sincères et sombres vérités que tous ceux-là nous révèlent de nos âmes d’humains.

Oh, lui et moi, nos âmes découvertes, sans fard...

Et tandis que je fini de formuler tout cela en moi-même, l’homme fut conquis par ses vices, et s’effondra sur sa table.

Le bar est ordinairement silencieux. Mais : si le blanc a des nuances, le silence en a également, et alors que je décidais qu’il était temps de partir, il semblait formidable, immaculé. J’ai marché dans le néant, une fois, cette fois. Et puis dehors : je suis revenue dans l’un des royaumes humain. La vérité à laquelle je touchais à peine se manifesta brutalement : tout y est faux, ici, tout y est hypocrisie. Les humains, tous masqués ; les bruits qu’ils produisent, leurs gestes : tout est paraître, vanité. Si nous cessions de faire semblant, et laissions la malignité sincère en chacun s’exprimer, nos âme s’exhiber librement, le monde finirait dans l’instant, je crois, mais Dieu se dessinerait entier devant nous, et même pour cet instant seulement, nous aurions accompli ce pour quoi nous étions là – ce but jamais atteint qui nous tient en vie éternellement ; et en même temps que l’œuvre accomplie viderais de sens nos existences, nous serions libérés de la vie : les choses semblent bien faites pour être ainsi. Je réalisais plus que jamais la fausseté du monde, et plus que jamais ma douleur se fit pointue. ‘Perçante.

Je crevais.

Je me suis effondrée dans l’ombre, et je crois que personne ne sut jamais que je me trouvais là. Je m’éveillais plus tard, sans aucune idée du temps qui passa, et alors je retournais au bar qui se trouvait à deux pas à peine. L’homme s’y trouvait toujours, et il était éveillé. Comme une faim du diable me taraudais – je dus être évanouie bien longtemps –, je me dépêchais plutôt vers la marmite au milieu de la pièce, saisit une cuillère d’un pot, puis un des bols de céramique empilés à côté, le remplit et m’en nourris voracement, là, sans manière, au milieu de cette pièce, debout. La seconde fois que j’empli mon bol, je l’emportais avec moi et allait m’assoir sur la lourde chaise qui se trouvait toujours où je l’avais déplacée, m’installant tout près de l’homme.

Je n’osais pas soutenir son regard, alors je fixais le sol sitôt que je sentis qu’il remarqua ma présence. « Merci » dit-il.

Je mangeais maintenant calmement ; lui, fixait, je crois, une tâche sur son papier humide. Je doute qu’il relisait son texte, il ne me semble pas que ses yeux balayaient quoi que ce soit. Plutôt, comme un automate bien huilé, son bras articulé sur son corps mort amenait de temps à autre la boisson d’un verre à son gosier.

« Est-ce que c’est bon ? demandais-je entre deux cuillérée.

— C’est infecte. Je me retiens de vomir entre chaque gorgée, me répondit-il calmement.

— Je... Je voudrais y goûter...

— Non, ne bois pas. Une femme qui boit est d’un dramatique trop brut. Cela n’a rien de poétique, d’exploitable. »

Sitôt qu’il eut dit cela, une douleur véritablement intolérable point en mon ventre, et remonta jusque dans ma poitrine, déplaçant – l’étrange sensation – comme chacun de mes organes sur son passage. Ah, lui aussi alors, le rat ! Je sais. C’est parce que l’expression de la vulnérabilité chez le genre aperçu comme dominant, prédateur, parfois, a quelque chose de romantique : c’est la bête assoupie, c’est la bête révélée sensible – oh, la surprise. Tandis que le genre aperçu erronément comme vulnérable, exposant sa vulnérabilité, exhibe stupidement ce qui n’est une surprise pour personne. Et pire : cela renforce – et peut-être a-t-il en parti raison, alors – l’idée de faiblesse inhérente chez la représentante du genre, la renforce à un point quelques fois – je veux bien le croire – humainement insoutenable, par delà le romantique et par delà la poésie.

Sémiologue vulgaire ; il était la dernière chose que je pensais décevante. Je presse mes paupières pour égoutter mes yeux. Je me lève, je vais au comptoir. Au comptoir je demande la même chose que « l’homme du fond », ce que le serveur me tend immédiatement. Cul-sec. C’est fort – je tousse. « Un autre. » Je tends mon verre. Le grand maigre du bar ne manifeste aucune émotion, me sert. « Encore » ; « encore » ; « encore »...

Je pleure. Je hurle dans un angle du bar, dans l’ombre noire, je m’écroule au milieu de la pièce à la vue de tous, je suis livrée en spectacle. Je parviens à me mettre à quatre pattes, mais je peine. Je cri de toutes mes forces – un cri aigue. Quelqu’un qui essayait de m’aider vint auprès de moi, mais le maladroit se tenait sur des mèches de mes cheveux qui léchaient le sol, alors en repoussant le bras qu’il posait sur mon épaule, et en tentant de m’éloigner je fus brusquement bloquée et la force retour me renvoya la tête contre le plancher. Le front ouvert, mon visage couvert de sang, je réussi à me relever (l’homme qui voulait me venir en aide gardait maintenant ses distances) et puis je titubais jusqu’à la sortie, et je errais dans la ville.

Si vous aviez pu me voir, vous auriez crains comme la pleurnicheuse que je suis est forte. Le diable aussi m-a-t-il crainte lorsqu’il a su que j’arrivais à lui en plongeant une lame dans la chair molle ? Je le crois, oui. Il savait la douleur qui m’a toujours écrasée, il savait quelle brutalité fatigante il allait lui falloir mettre en œuvre pour me plier, endurcie comme je l’étais. J’ai appuyé de tout mon poids sur le manche – le mal absurde ! – je le jure, dans l’idée unique de devenir témoin de la chose infernale – l’ennui, l’ennui pour en arriver là, oh, le monde... J’ai soulevé un rideau, et j’y ai vu des choses que vous ne verrez jamais. « Je » est une poupée ; une poupée dans laquelle ce qui est moi s’est installé, s’est installé après l’avoir montée d’un mécanisme, après avoir remonté le mécanisme à clef de celle-ci, après avoir placé tout cela au bord d’une certaine falaise. « Moi » a voulu goûter à la poésie de la vallée de l’ombre de la mort et « je », la poupée, en était le véhicule. C’était beau. J’y meurs encore et encore, mais j’ai touché à des choses noires et sublimes, et qu’aucun musée – et pas de place du monde – ne peut exposer : à des sculptures d’épouvante réelles, à des images de misère, aux sonnets des larmes ; ce sont là mes seuls satisfactions dans cette vie. Je suis encore dans le jouet qui marche vers le précipice. Je déroule mes bras des barreaux de la balustrade...

... Et je glisse.

La somme des douleurs de mon existence s’est condensée en un instant avant que je ne rencontre le premier obstacle dans la pente, à quelques mètres à peine du belvédère. C’est une explosion spatiale, qui souffle les couleurs, puis les formes, les sons enfin. Je suis transpercée par une éternité ; j’ai pigné en flottant dans les airs – c’est une bille dans le noir, dense, dense, c’est un monde, une planète. J’ai gravité et je me suis retrouvé sous elle, et mes jupons tout emportés contre mon visage ; le temps d’un sanglot, alors que j’étais aveuglée, elle s’écrasait contre mon ventre et m’emportait pliée sous toute sa force brutale contre la pente ; je me déchirais contre les pics rocheux – pardon, pardon ! Je roulais dans les cendres, projetée impuissante, au gré des accidents du terrain, ici ou là, et à force, j’allais me désintégrante.

4. Prologue

Je ne suis qu’une épave au bas de la pente. Mais je suis consciente, toujours ; ça n’allait pas être si facile. Demain, tout continuera, hein ? C’est tout simple, en fait ; le diable n’a pas besoin de force pour me ployer. Il suffit que j’existe pour subir l’enfer, et ma punition. Mais de quoi me puni-t-on, si je n’ai pas eu le choix des vices qui infléchirent dramatiquement ma route, de l’affreux beau vers lequel l’âme impérieuse qui est la mienne me tire pour résonner stupidement avec ? Je l’ai déjà dit, si j’avais pu corriger tout cela, je l’aurais fait mille fois. C’est injuste ; belle injustice.

Maintenant, m’enrichirait-on d’une force qui me rende capable de m’opposer aux vices comme aux commandements de mon âme, je pêcherais encore et encore, par colère contre toi, pour m’avoir infligé ces malheureux paramètres au départ : Je te punirais en te forçant à regarder ton échec, dut-il m’en coûter mon âme. Mais tu le sais, tout cela, non ? Ha ! Oui, c’est toi, là-haut, qui te puni en te rendant obligé de voir ça, hein ? C’est parce que tu as ainsi configuré mon action, et qu’elle était nécessaire a quelque projet ; qu’en même temps tu savais le mal que tu me faisais, que tu te punis. Ha ! Ha ! Pauvre fou masochiste.

« Wha ha ! Ha ! Ha ! Ha ! Ha ! Ha ! Ha ! Ha ! Ha !!!! »

Cette carcasse démembrée que j’étais devenue ria comme une démente...

... Puis elle pleura.

« Huu, buhuuuu... A l’aide... Huuu... »

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