D'une promesse à l'enfer

3.

Sans raison, oh oui : sans raison – mon corps réagit assez automatiquement aux choses ; l’accès aux raisons, s’il en est, m’est verrouillé par autre chose que ce qui reste « moi » – je me levais, et me voyais une fois de plus m’enfonçant avec une chance insolente dans les dédales les plus sombres et les plus accidentés, les plus prompts à vous détruire, des lieux où je vis ; parmi des mines terrestres qu’un hasard surnaturel ne me fait jamais fouler. Les feux des braseros sont généralement mal entretenus dans le quartier où se trouve le bar de bois, et ce jour plus qu’un autre, les feux étaient mourants. S’il y avait sous cette voute de pierre des cycles solaires, nous serions au plus sombre de la nuit, là où profitent de se tapir les bêtes. Mais j’avançais quand même. J’avançais en recréant mentalement une carte des environs, en m’aidant des différentes petites sources de lumières qui dessinaient les rues : des feux de briquet qu’on s’hypnotise à fixer, des têtes de cigarette chaude, des charbons ardents qu’utilisaient certains pour se réchauffer en pleine rue ; des allumettes que craquaient à la suite ceux qui cherchaient à converser, des restes orangeâtres agonisants dans leurs braseros... Je marchais invisible, veillant à n’être atteinte par aucune lumière – c’était commode de pouvoir faire cela, ici, et finalement j’atteins l’allée atrophiée qui menait à ma destination.

Il était là, comme toujours. Je m’installais immédiatement à la table adjacente à la sienne. Comme il écrivait, et que c’était assez rare, je me servis de cela comme excuse pour ne pas tout de suite lui adresser la parole. Je l’observais discrètement du coin de l’œil alors que ma tête était immobilisée en direction d’une tâche au sol par-dessus la table. Cela dura un long moment, et pendant tout ce temps je rêvassais que nous interagissions de telle ou telle manière. Je ne nous voyais jamais heureux, non que je manque de l’imagination nécessaire pour voir ou rien qu’entrevoir une telle situation, mais ça n’était pas ce que je recherchais. Je nous voyais beaux, et tristes. Et je nous voyais silencieux, côte à côte, témoins sur la terre le jour de son dernier râle. Je nous voyais mourants volontairement, ensemble, nos quatre pieds ballants aux grés des grincements que sifflerait le chanvre. Je nous voyais les chevilles ferrés, lestés au fond d’un fleuve de chagrin ; ou bien, parfois, il n’y avait que moi. Moi, amoureuse d’un homme qui ne me préférait pas à l’art, à un art trop grand pour lui, écrasant : il s’enivrait, et il me battait comme si j’étais sa peine. A la fin, il buvait ultimement et me laissait seule avec son enfant... Je nous voyais beaux, et tristes.

Il est malheureux que ces images qui me transportent émotionnellement soient sombres, mais au moins ont-elles un effet singulièrement puissant sur moi qui me laisse à croire que j’ai expérimenté les grands effets de l’esprit, des effets réalisateurs. Je les ressens à la découverte de mes productions spirituelles – disons à la découverte de l’art. Et je m’en nourris, je me cannibalise, jusqu’à ce que, crétine, j’ai dévoré les instruments même qui me permettent de porter cela à ma gueule. Certainement, et c’est ce qu’il y a de concrètement malheureux, il doit exister d’autres combinaisons de ces obscures choses qui font l’âme et qui sauraient en déterminer une qui soit également atteignable par des déclencheurs sains, ou seulement moins dangereux pour elle-même. L’esthétique qui cadence mon cœur, je ne peux pas la contempler comme une tempête, des falaises à l’abri de ses dangers. Je dois y toucher. Il me faut vivre le beau pour y goûter. Je ne peux l’apprécier longtemps de loin, je crois, cela est le drame originel de ma vie. Oh, la faible sensitivité de mon âme ; elle doit être menée tout au plus près des maux qui la fascine pour les voir, les ressentir, les apprécier. Et mon corps – pauvre corps – la véhiculant doit endurer les fouets des lames ombreuses de ces tornades sinistres. C’est à cause de cette malheureuse inclinaison de mon âme, de sa faiblesse, que je me suis retrouvée habitante de cette crique.

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