D'une promesse à l'enfer

Sitôt que je fus assise, il donna l’air de cesser de reconnaître ma présence. Il bascula sa tête en arrière et fixa la voûte du bar. Moi, je regrettais d’abord d’avoir bougé, et aurais réfléchi à une manière de me sortir de cette situation gênante si le stress et ma timidité ne faisaient pas alors obstruction à toute pensée. Plutôt, la tête baissée vers mes doigts croisés, je frottais le gras de mon pouce sur un de mes ongles au point de finir plus tard par m’entailler légèrement. Peut-être qu’un peu du poison qui m’inhibait sorti de moi par cette ouverture, car alors je pus m’exprimer.

« Monsieur... Qu’est-ce que vous écrivez ?

– Des souvenirs, dit-il après un long instant. Il parlait lentement, et laborieusement toujours.

Des souvenirs de... choses..., reprit l’homme, que je sais trouver au fond de moi... Plutôt : ça n’en est pas encore, des souvenirs. Ça en sera, dans un peu de temps... Je voudrais me souvenir de ce que j’ai vu, plus tard, des images que j’avais en tête... Je... transcris... en histoire ces images qui sont imposées à mon... cerveau..., je crois... »

Je voulus répondre à ce qu’il disait sur les souvenirs, mais mes pensées arrivèrent trop lentement, aussi je ne sus que murmurer ce qui suit tandis qu’il continuait de parler, inconscient de mon intervention :

« Oh, repousser l’oubli. Non, moi je ne comprends pas le besoin de faire ça. On ne peut pas rendre au passé sa consistance – c’est une tentative enfantine –, et, si cela se pouvait, si vous êtes bien comme moi, vous ne voulez pas le faire dans sa vérité... Ah, vous voulez réinventer votre vie ? Réarranger votre mémoire ?...

Cette mémoire est destinée aux autres ? C’est une mise en scène vaniteuse. »

Et lui, m’ignorant, poursuivait son discours. A la volée j’entendis :

« ... images qui me sont montrés sur la paroi de mes paupières... "Elles me sont montrées", hein ? Oh, oui, je jure que lorsque je les vois, je les découvre... Il y a un monde mystérieux à découvrir en soi. Et il se transforme, je le vois... Alors je prends des notes... Je n’écris pas, non. Je transcris ce monde spirituel... Ces descriptions me survivront peut-être... Ce sera un témoignage d’au-delà de soi, peut-être utile à je-ne-sais quel chercheur...

Et moi de reprendre, à voix si basse, un murmure à peine : « C’est pour prolonger un peu votre existence... ? »

– Dans longtemps, continuait l’homme qui ne m’entendit pas une fois de plus, dans longtemps, pour moi, ce sera un souvenir, rien de plus, rien de moins. Je pourrais comprendre, peut-être, ce qu’il se passait en moi... Et si j’arrive à lire à travers ces images les runes qui codent mon âme... Alors peut-être que je pourrais comprendre pourquoi...

Il cessa de parler, et, moi :

« Pourquoi, quoi ? » questionnais-je à voix basse, à peine audible, à peine pouvais-je croire que je n’avais pas seulement pensé. Aussi, qu’il répondit, ne me parut pas seulement surprenant, mais, un instant, être un manque de respect, une intrusion dans l’intimité de ma conscience.

« "Pourquoi." Tout court. »

Je ne savais pas quel sens donner à cette réponse. Aujourd’hui encore je suis incapable de dire s’il s’agissait d’élucubrations d’alcoolique ou de quelque chose de plus véritable. J’aimais, pourtant, j’aimais cette formulation laconique pour répondre à la question de la vie, aussi imprécise que la vie.

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