D'une promesse à l'enfer

Il n’écrivait pas beaucoup. La plupart du temps, il semblait rêvasser, mais comme son temps est infini, sa fin par trop éloignée, je pense qu’il ne sait douter qu’il achèvera son œuvre. Ou : non. Maintenant que j’y pensais, je dirais que c’est parce qu’il sait que son temps est infini et qu’il achèvera forcément son œuvre qu’il ne se presse pas pour l’écrire. Je crois avoir deviné comme cet homme était craintif du vide dans l’existence. En créant, il essayait de le combler. Bientôt, bien trop tôt, il aura dit tout ce qu’il avait à dire ; il sera en enfer, et pour de bon ; et je devine comme l’enfer sera douloureux pour lui.

Je me rendis donc de nombreux jours d’affilée dans ce bar, sauf un jour où j’étais par trop abattue pour pouvoir même bouger ; et plutôt j’étais restée sous mes couvertures toutes les heures d’une journée, je crois. Au bar, je m’installais toujours au même endroit et j’observais longuement cet homme sur lequel je m’imaginais toutes sortes de choses. Seulement, mon imagination a ses limites, et je finis par me lasser de fantasmer sur les mêmes scènes en boucle. Je me sentis donc, un de ces moments que je passais auprès de cet homme, commencer à sombrer douloureusement, et il m’apparut que je n’étais pas prête à replonger tout de suite. J’avais le souvenir récent de ce jour dangereux que je venais de passer à pleurer sous mes draps ; certainement qu’au fond de moi quelque chose comprenais parfaitement qu’il fallait continuer de distraire la douleur, et en l’absence d’images nouvelles, de rêveries stimulantes, une sorte de moteur de secours s’actionna en moi et je me voyais debout, à côté de ma chaise, et puis marchante, et puis droite comme un piquet au dessus de cet homme chétif, laid, tassé, prête à dire quelque chose que j’ignorais moi-même, mais qui ne sorti jamais. Ce n’était pas moi. Je n’étais pas si hardi. La propulsion qui m’avait conduite jusqu’où j’étais avait été puissante, mais voilà : la distance qu’il fallait parcourir était incroyablement plus longue que ce que j’avais imaginé. Je ne tenais pratiquement plus sur mes jambes ; ma lèvre inférieure se mit à trembler et sitôt deux petites tâches d’ombres émergèrent du parquet à mes pieds. Je m’excusais : « Pardon, je... Pardon, pardon... » Je devais avoir l’air pitoyable. Je ne savais même plus si je devais retourner à ma place, ou quitter le lieu et ne plus jamais revenir. Je me demandais si les ombres du bar me jugeaient, je me demandais si seulement j’allais pouvoir bouger à nouveau. Le temps m’a parut s’étaler devant moi, lorsqu’enfin l’homme réagit. Il leva lentement la tête et dit laborieusement, certainement le visage empêtré dans un miasme alcoolique :

« Vous avez... un visage doux, mais... vous êtes bien une indigente... n’est-ce pas... ?

Je hochais la tête timidement pour toute réponse, n’étant en réalité pas du tout certaine de ce qu’il entendait par ce terme. Il reprit, s’exprimant lentement :

« Oh oui, ‘pas de doute... Vous ne seriez pas ici, autrement. »

Il me fixait fermement, je le sentais – « je le sentais » car, moi, je n’osais que fixer le sol et la petite tâche d’ombre à mes pieds, grandissante, une moue pitoyable comme emmarbré sur mon visage. Un silence se fit, mais je suis persuadée qu’il ne représenta pas un quart de seconde pour cet homme enivré, et durant ce temps je me sentais de plus en plus malheureuse, de plus en plus mal à l’aise ; je voulus disparaître. Comme je ne bougeais toujours pas, par un lent geste du bras, il me présenta une chaise située à son côté, à moitié mangée dans l’ombre noire. Tremblotante, je la saisie, allait la tirer lentement de l’ombre. Elle était plus lourde qu’elle n’y paraissait avec son armature rustique, simple, qui semblait délaisser tout l’intérêt de l’esthétique au profit du fonctionnel. Les pieds de la chaise frottant sur le parquet provoquèrent un son du tonnerre qui résonna dans tout le bar, et je fus embarrassée à l’idée d’attirer l’attention sur moi. Je ne bougeais pas plus la chaise et, tant pis, j’allais m’assoir à moitié dans l’ombre.

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