D'une promesse à l'enfer

Et quand même, quel bel endroit. J’étais en un lieu qui n’existe pas pour beaucoup de monde ; qui existe par-dessus un autre, sur une strate différente de la réalité, peu fréquentée car on y accède que par un chemin d’enfer où ne savent survivre que très peu. Je n’ai jamais croisé autant de personnes de ma vie. La strate dans laquelle j’évolue est un désert, et pourtant là – là ! – semblait être un lieu de rencontre. Comme j’ai trouvé ces dépravés beaux, à cet instant. Non pas « beaux » physiquement ; leurs laideur physique sont repoussantes : l’alcool a sillonné cruellement comme en des fleuves sur leurs visages. Ils sont d’un beau corrompu, ignoble, spirituel, noir, rare, singulier ; de commode, ces dépravés ont d’être calmes. C’est en eux que la tempête se joue, au moins, et j’imaginais ne pas pouvoir y être entraînée tant que je ne m’approchais pas trop. Je pus observer d’où j’étais, contempler, et me repaître du sentiment délicatement malsain qu’ils suscitèrent en moi, à exister à un état de misère au moins équivalent au mien. « Ces sombres choses me procurent du plaisir ? Ah, alors, à force d’en ressentir, pourrais-je être heureuse en enfer... ? » me suis-je questionnée dans le bar.

Du haut du belvédère où je me trouvais, j’ajoutais à mon questionnement passé : « Surtout : quel genre de personne peut être heureux à la contemplation de cet enfer ? » – Ah, la morale ne m’importe nullement, plutôt : Je ressenti un désespoir intense en pensant qu’il me fallut tant de temps pour parvenir à la question essentielle que devait amener ma question initiale. Je suis triste à l’idée de l’infinité des raisonnements non résolus qui pourraient subsister en moi ; je suis triste à l’idée de la pauvreté des moyens que j’ai pour les résoudre, à l’idée qu’alors, faible malgré tous mes efforts pour muscler ma compréhension du monde – Oh, voyez-le –, je puisse être une condamnée innée.

Toutefois, cette question que je me posais dans le bar, et l’espoir qu’elle suscita alors qu’elle n’était pas résolue, ne purent être que parce qu’une éclaircie fugace s’était faufilée par quelque miracle dans les profondeurs où je me trouvais. Peut-on être heureux en enfer ? Voici ma réponse : juste assez pour ne jamais être asphyxié par la douleur ; juste assez pour perpétuer la souffrance. Les plus terribles des tortionnaires savent garder leurs victimes en vie.

Cruels tout-puissants...

Je restais ainsi longtemps dans cette grande pièce, à rêvasser ; avant longtemps je ne remarquais pas qu’un homme se trouvait non loin de moi, silencieusement, dans l’ombre également. Je ne savais dire à ce moment s’il était venu pendant mes rêveries, ou s’il avait toujours été là, mais les cheveux de ma nuque se sont dressés, un rouleau de glace m’a léché sous la peau, du coccyx au sommet de mon crâne, lorsque je vis cet homme chétif et osseux émerger de l’ombre comme un cadavre lâché et en une lente parabole se replier sur sa table, puis s’affairer à rédiger qui savait quoi dans une écriture minuscule sur un papier moisi d’humidité.

Il m’ignorât. Ou bien il n’avait pas non plus remarqué ma présence. Je m’enfonçais alors un petit peu plus dans mon coin d’ombre et l’observait discrètement, fascinée. Je crois que c’est un écrivain ; ou plutôt, je voulais m’en persuader, car je trouvais cela beau et poétique. L’avenir allait rendre cela correct, par hasard, mais au début c’était par jeu, dans une optique fantasmatique que je l’imaginais être tel. Lentement, j’allais développer quelque chose qu’on dirait de l’amour pour cet homme hideux et inventé de toute pièce.

Nous ne nous sommes pas adressé la parole ce jour. Nous n’allions pas nous l’adresser avant longtemps. Et, de toutes les fois où je revins dans le bar, pratiquement chaque jour depuis celui où je le vis émerger de l’ombre, je ne le vis ailleurs qu’à sa place pendant seulement ce qui n’est, au total, qu’un instant. Il allait de temps à autre récupérer une louchée de ce qui bouillonnait dans la marmite au centre de la pièce ; sans doute allait-il aussi faire un brin de toilette dans les commodités du bar, mais rien d’autres qui nécessitât un déplacement de notable. S’il dispose d’une case où dormir, il ne l’utilise pas. Il s’évanouissait sur sa table avant de se recharger en alcool au réveil, à des heures bien variables. Il m’était par conséquent, chaque fois que je revenais dans le bar, impossible de savoir si j’allais le retrouver éveillé ou évanouit. Je ne parlerais pas de « sommeil » ; cet homme ne dort pas. Jamais. L’état d’inconscience qui le prend parfois est celui lourd et sans rêve de l’alcoolisé, et n’a rien à voir avec ce qu’on appelle « dormir ».

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