D'une promesse à l'enfer

2.

Je m’étais préparée à être regardé de travers sitôt que je franchirais le seuil du bar. A l’inverse, on m’ignorât complètement et j’eus le sentiment de me glisser comme un fantôme hanteur en ce lieu singulier. Je dis « singulier » car je n’ai jamais vu d’endroit pareil, ici où tout se ressemble. On eut dit qu’une coque de bateau avait été retournée pour servir de plafond, ce qui était de très bon goût et rafraîchissant car là, une large majorité des habitations est parfaitement, bêtement, cubique et de béton nu.

Je ne sais où a été trouvé autant de bois. C’est un matériau rare ; le sol aussi était en parquet foncé, et le comptoir également fait de planches de bois grossièrement cloués les unes aux autres. L’on aurait un bel établissement si le sol n’était pas si sale et abîmé, si les tâches d’alcool, ou de vomi, ou de qui sait quoi étaient mieux nettoyées (et par endroits nettoyées tout court), s’il n’y avait pas de ces étranges infiltrations d’ombre ici et là dans la voûte de bois. Le lieu, aussi, n’était pas très lumineux, mais à mon goût il était parfait. Un seul feu de cuisine sous une marmite placée au centre de la vaste pièce qui, il me semblait, devait cuir des aliments continuellement, éclairait la pièce. Cela faiblement, oui ; si bien que les extrémités de la grande case semblaient enduites d’une ombre épaisse et visqueuse ; et c’était l’endroit idéal où je pouvais m’installer. Là, il y avait les plus faibles chances que l’on me remarqua.

Un serveur, qui m’avait probablement suivi du regard dès l’entrée pour savoir où je me trouvais maintenant, vînt me rejoindre sitôt que je fus assise et me demanda d’un ton maussade ce que je voulais commander. J’hésitais un instant et dit une première fois, à peine audible : « de l’eau... » à quoi il me demanda de répéter, ce que je fis un peu plus fortement. Il ne manifesta aucune surprise ; sans sourciller il prit ma commande, parti et revint avec mon verre d’eau avant de me laisser à moi-même.

Je trouve un plaisir noir à me tenir là, dans l’ombre, à observer les misérables des mondes alcoolisés tandis que moi, de l’autre côté de la vitre, je bois mon eau comme pour ne pas les rejoindre. Moi qui, si ce n’était obéissante à un puissant désir obscur – qu’il soit mien, ou qu’il soit autre – mais qui a fini mien – en tout cas me suis toujours laissée conduire en ces terrains accidentés où le psychique s’écharpe ; je me trouvais là, calme, et sans la moindre velléité de faire un pas en la direction de ces fauchés. Plutôt, je me satisfaisais à les observer ; j’appréciais un sentiment rare, un sentiment s’écartant légèrement de celui de solitude qui m’oppresse habituellement : le sentiment d’être – fragilement, c’est entendu – mais, tout de même : connectée à d’autres. J’étais connectée spirituellement, par un lien de la détresse et de la souffrance, et même si je n’allais rien leur dire, et même si je n’allais pas vers eux, leurs épaisses douleurs touchaient à la mienne, et la mienne touchait aux leurs. Je crois que chacun ici sait qu’il ne doit pas s’approcher d’un autre, c’est pourquoi chacun est isolé dans son coin ; je crois que chacun sait que l’autre est un danger pour l’autre. Ici, l’on se sent moins seul pourtant. Et je vois à présent pourquoi j’ai été ou me suis conduite dans un tel endroit : aussi noire soit elle, c’est une auberge de repos pour les cœurs comme le mien, au milieu de la vallée de l’ombre de la mort dans laquelle je vais continuer de glisser. C’est l’inclinaison naturelle de mon cœur qui est ainsi, ainsi malheureuse.

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