D'une promesse à l'enfer

On pourrait penser qu’en me promenant seule dans ces lieux j’attendais qu’un de ces sombres autres accomplisse ce que les miennes ne peuvent faire en mon état, accomplisse mes désirs de libération ; mais je ne souhaitais pas cela, vraiment. J’aimerais mourir ; non, que ma vie s’éteigne : vrai. ‘Mais pas souffrir davantage. La mort, d’ailleurs, n’est pas le véritable danger pour une femme en ces lieux... S’il est possible, je dirais qu’aucun désir ne m’animait à ce moment, aucun objet ne m’attirait. Peut-on vraiment marcher ainsi ? Si jamais dans l’enfer d’une existence la fin de la vie est interdite ou par trop éloignée, il doit bien être possible qu’un jour avancé d’une histoire il ait été usé jusqu’à la toute dernière raison d’agir, non ?

À mesure que je m’enfonçais dans les allées les plus sordides, je me sentais surprenamment mieux. L’absence d’émotion qui depuis mon réveil caractérisait mon état du jour prenait fin, et je finis même par apprécier un instant toute ma tristesse habituelle car il me semblait qu’à travers son filtre seulement je pouvais voir le romantisme de l’endroit où je me trouvais, et la poésie que dégageaient les personnages qui traînaient ici ; ou plutôt « gisaient », ce qui serait peut-être plus juste pour parler généralement de ceux-là. Alors, quand bien même je reprenais mes esprits, je décidais de continuer ma dangereuse balade.

J’ai marché longtemps, jusqu’à ce que mes jambes soient lourdes et mes pieds endoloris, mais il n’était pas question encore de retour. Au hasard des chemins que j’empruntais, je parvins finalement à un lieu singulier où je pouvais voir, entre deux cubes de bétons – les cases de quelque damné –, une petite rue sombre et pavé comme le sont toutes les autres, quoi que l’étroitesse du chemin rendit questionnable qu’il s’agisse bien de cela, qu’elle menât bien quelque part.

Je me mis de profil pour ne pas salir mes vêtements en les frottant contre les murs. En m’enfonçant, je pus voir en contrebas une entrée qui n’était pas visible d’ailleurs à cause du relief du terrain, et comme aucun rideau ne protégeait l’intérieur des regards, – signe, ici, que le bâtiment est public –, je pouvais comprendre, à en juger par ce que je voyais déjà d’où j’étais, ce qu’était cette case. C’était un bar, d’où un étrange silence régnait ; j’aurais certainement dû repartir en arrière et mettre fin à ma promenade, mais, oh, quelle force noire était-elle ? Les vapeurs ombreuses se sont agitées tout soudain et ont soulevés mes pieds en avant, l’un après l’autre. Je marchais ; je jure n’avoir pas été maîtresse de mon corps. Quelle femme irait d’elle-même dans un de ces repaires à ivrognes ? Mais je suis entrée, et je n’allais pas tarder à rencontrer un écrivain, un homme, qui allait innocemment catalyser sombrement ma tristesse.

page précédentepage suivante



pages : 1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 11 12 13 14