D'une promesse à l'enfer

Sitôt que ces idées me vinrent à l’esprit, je sentis le serpent recommencer à percer pour me rentrer sous la peau. Je voulais me sentir calme un peu plus longtemps, alors je me redressais et tentais de me distraire de la douleur que je commençais à ressentir à nouveau. J’observais la ville sous moi, s’étalant en tout un tas de petits cubes de pierre le long de l’immense crique, disposés comme au hasard des ballotements qu’un torrent de cendre aurait conduit ici et là. Grise. Grise et à peine quelques flammes éparpillées, dansantes dans leurs braseros, qui me permettaient de savoir qu’encore je voyais les couleurs, ouvrants à peine quelques espaces de rouge, ici et là dans la pénombre. D’où je suis, je ne peux pas distinguer les personnes, mais je repère quelques points mobiles près de l’hideux endroit où j’habite, tellement insignifiant, d’où je me trouve. J’imaginais ces points être des personnes que je connais ; je me demandais ce qui pouvait bien les animer ; je leur imaginais des raisons (en espérant peut-être en trouver que je puisse faire mienne), quoi qu’aucune ne me sembla valable, et puis... Je ne sais plus. J’appuyais ma tête contre la rambarde après avoir rassemblé une boule de mes cheveux entre elle et ma tête, et je me suis laissée insensiblement entraîner dans les scènes de ma mémoire, dans un état de semi-torpeur...

« Dis, Camie, tu ne voudrais pas arrêter un peu... et venir te balader avec moi... ?

– Mmhm, marmonais-je en m’enfonçant un peu plus sous mes couvertures. Non, grand-père... »

Il ne répondit rien, et d’au travers mes épaisses couvertures je pouvais entendre ses faibles jambes faire glisser ses pieds calleux l’un après l’autre contre le sol bétonneux, avant de lentement l’entraîner hors de ma case. Moi, je demeurais ainsi, en position fœtale longtemps après. Je demeurais ainsi, amorphe, ne pensant à rien, vraiment – du blanc – jusqu’à ce que, percluse de douleurs – je crois que c’est la raison – une chose en moi me permis de me lever. Mon corps ne vaut rien. Il n’endure même pas le repos qu’il me faut.

J’allais sortir, non de moi-même, mais guidée par je ne sais quoi. Je suis une poupée suspendue aux mains d’un autre.

J’allais sortir, et j’ouvrais le rideau menant sur l’extérieur de ma sombre case, mais alors, posée sur le petit meuble de l’entrée, grâce à la lumière du feu du brasero d’au dehors, je pus voir une rose noire. C’est la seule espèce de fleur qui pousse par ici ; c’était une fleur déposée là par mon grand-père, certainement. Merci, mais tout l’amour des autres me rend malade, me rappel au mal que j’engendre dans mon état, à celui que je ferais peut-être en partant. Aimez ceux qui veulent mourir, mais de loin seulement. Aimez moi, voyez si je suis belle et pleine de poésie ; je vous l’offre, ce sont les derniers bienfaits que je peux encore procurer, mais ne m’approchez pas : je vous détruirais. Je ne vous hais pas, mais je suis ravagée et les aspérités qui se sont formées sur moi piquent. Je ne rends pas d’amour, car je ne vous aime pas si vous êtes en travers de mes projets de libération. Ne forcez rien. Il n’y a pas d’espoir que je sois autre chose, car je ne sais qu’être triste. Et si je ne le suis plus, je ne suis rien. Je sors.

C’est lourd. Lourd. J’erre. Je veux pleurer. Je suis seule, seule ; et pas moyen de mourir. Je suis l’attachée au rocher ; où que je marche dans ces dédales rougeoyants, je suis seule au milieu de la tempête, les mains jointes, les mains tirées en l’air, incapable de les amener rien qu’à moi, armées.

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