D'une promesse à l'enfer

Si vous aviez pu me voir, vous auriez crains comme la pleurnicheuse que je suis est forte. Le diable aussi m-a-t-il crainte lorsqu’il a su que j’arrivais à lui en plongeant une lame dans la chair molle ? Je le crois, oui. Il savait la douleur qui m’a toujours écrasée, il savait quelle brutalité fatigante il allait lui falloir mettre en œuvre pour me plier, endurcie comme je l’étais. J’ai appuyé de tout mon poids sur le manche – le mal absurde ! – je le jure, dans l’idée unique de devenir témoin de la chose infernale – l’ennui, l’ennui pour en arriver là, oh, le monde... J’ai soulevé un rideau, et j’y ai vu des choses que vous ne verrez jamais. « Je » est une poupée ; une poupée dans laquelle ce qui est moi s’est installé, s’est installé après l’avoir montée d’un mécanisme, après avoir remonté le mécanisme à clef de celle-ci, après avoir placé tout cela au bord d’une certaine falaise. « Moi » a voulu goûter à la poésie de la vallée de l’ombre de la mort et « je », la poupée, en était le véhicule. C’était beau. J’y meurs encore et encore, mais j’ai touché à des choses noires et sublimes, et qu’aucun musée – et pas de place du monde – ne peut exposer : à des sculptures d’épouvante réelles, à des images de misère, aux sonnets des larmes ; ce sont là mes seuls satisfactions dans cette vie. Je suis encore dans le jouet qui marche vers le précipice. Je déroule mes bras des barreaux de la balustrade...

... Et je glisse.

La somme des douleurs de mon existence s’est condensée en un instant avant que je ne rencontre le premier obstacle dans la pente, à quelques mètres à peine du belvédère. C’est une explosion spatiale, qui souffle les couleurs, puis les formes, les sons enfin. Je suis transpercée par une éternité ; j’ai pigné en flottant dans les airs – c’est une bille dans le noir, dense, dense, c’est un monde, une planète. J’ai gravité et je me suis retrouvé sous elle, et mes jupons tout emportés contre mon visage ; le temps d’un sanglot, alors que j’étais aveuglée, elle s’écrasait contre mon ventre et m’emportait pliée sous toute sa force brutale contre la pente ; je me déchirais contre les pics rocheux – pardon, pardon ! Je roulais dans les cendres, projetée impuissante, au gré des accidents du terrain, ici ou là, et à force, j’allais me désintégrante.

page précédentepage suivante



pages : 1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 11 12 13 14