D'une promesse à l'enfer

Je n’osais pas soutenir son regard, alors je fixais le sol sitôt que je sentis qu’il remarqua ma présence. « Merci » dit-il.

Je mangeais maintenant calmement ; lui, fixait, je crois, une tâche sur son papier humide. Je doute qu’il relisait son texte, il ne me semble pas que ses yeux balayaient quoi que ce soit. Plutôt, comme un automate bien huilé, son bras articulé sur son corps mort amenait de temps à autre la boisson d’un verre à son gosier.

« Est-ce que c’est bon ? demandais-je entre deux cuillérée.

– C’est infecte. Je me retiens de vomir entre chaque gorgée, me répondit-il calmement.

– Je... Je voudrais y goûter...

– Non, ne bois pas. Une femme qui boit est d’un dramatique trop brut. Cela n’a rien de poétique, d’exploitable. »

Sitôt qu’il eut dit cela, une douleur véritablement intolérable point en mon ventre, et remonta jusque dans ma poitrine, déplaçant – l’étrange sensation – comme chacun de mes organes sur son passage. Ah, lui aussi alors, le rat ! Je sais. C’est parce que l’expression de la vulnérabilité chez le genre aperçu comme dominant, prédateur, parfois, a quelque chose de romantique : c’est la bête assoupie, c’est la bête révélée sensible – oh, la surprise. Tandis que le genre aperçu erronément comme vulnérable, exposant sa vulnérabilité, exhibe stupidement ce qui n’est une surprise pour personne. Et pire : cela renforce – et peut-être a-t-il en parti raison, alors – l’idée de faiblesse inhérente chez la représentante du genre, la renforce à un point quelques fois – je veux bien le croire – humainement insoutenable, par delà le romantique et par delà la poésie.

Sémiologue vulgaire ; il était la dernière chose que je pensais décevante. Je presse mes paupières pour égoutter mes yeux. Je me lève, je vais au comptoir. Au comptoir je demande la même chose que « l’homme du fond », ce que le serveur me tend immédiatement. Cul-sec. C’est fort – je tousse. « Un autre. » Je tends mon verre. Le grand maigre du bar ne manifeste aucune émotion, me sert. « Encore » ; « encore » ; « encore »...

Je pleure. Je hurle dans un angle du bar, dans l’ombre noire, je m’écroule au milieu de la pièce à la vue de tous, je suis livrée en spectacle. Je parviens à me mettre à quatre pattes, mais je peine. Je cri de toutes mes forces – un cri aigue. Quelqu’un qui essayait de m’aider vint auprès de moi, mais le maladroit se tenait sur des mèches de mes cheveux qui léchaient le sol, alors en repoussant le bras qu’il posait sur mon épaule, et en tentant de m’éloigner je fus brusquement bloquée et la force retour me renvoya la tête contre le plancher. Le front ouvert, mon visage couvert de sang, je réussi à me relever (l’homme qui voulait me venir en aide gardait maintenant ses distances) et puis je titubais jusqu’à la sortie, et je errais dans la ville.

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