D'une promesse à l'enfer

Ce vice de la boisson était au-delà de ce qu’on peut appeler le « vice romantique », le vice acceptable. Son vice était autodestructeur, sale, noir, quoi qu’encore l’un qu’on puisse se résoudre à montrer, qu’on puisse se résoudre à voir... tant que l’on est un homme, tant qu’il s’agisse d’un homme, qu’on voit. Mais tout de même, il y a là, me semble-t-il, une expression sincère de l’âme humaine, une vérité inaltérée, car tout dissimulateur que chacun est quand il s’agit de son âme, il est une chose qui ne peut être feinte : un vice profond, sale. La bonté peut être feinte. La bonté peut être un mensonge, car elle est tout à la fois montrable, permise ; l’exprimer rend favorable et est inoffensif pour soi. L’on a même intérêt à se déguiser sous le masque de la bonté ; il n’y en a aucun à se déguiser sous un masque du vice. Que l’un soit irrésistiblement, attaché à son âme par le plus inextricable des crochets, tiré pour accomplir le faire vicieux, que celui-ci ait eut l’option de s’en défaire, il l’eut coupé, ce lien, sans douter le plus petit instant que ce choix fut le bon. Je jure que si j’avais pu décider d’être encline à autre chose que la destruction, la mienne et celle des autres, je l’aurais mille fois fait. Et je jure au regard de tout ce que je vois de cet homme, et de tout ce que je comprends et que je ne dis pas, qu’il eut fait de même, qu’il eut préféré infiniment l’ennui confortable à l’action blessante. La bonté, pour être potentiellement factice, n’est pas crédible quand il s’agit d’atteindre une connaissance de l’âme humaine. Le vice, puisque, s’il pouvait être corrigé le serait – il est intolérable – est une sincérité de l’âme, un objet brut, vrai. C’est cela qui fascine vraiment chez les soulards et les assassins, chez les drogués, les anorexiques, les prisonniers, les poètes, les fous ; chez cet homme – c’est pour toutes les sincères et sombres vérités que tous ceux-là nous révèlent de nos âmes d’humains.

Oh, lui et moi, nos âmes découvertes, sans fard...

Et tandis que je fini de formuler tout cela en moi-même, l’homme fut conquis par ses vices, et s’effondra sur sa table.

Le bar est ordinairement silencieux. Mais : si le blanc a des nuances, le silence en a également, et alors que je décidais qu’il était temps de partir, il semblait formidable, immaculé. J’ai marché dans le néant, une fois, cette fois. Et puis dehors : je suis revenue dans l’un des royaumes humain. La vérité à laquelle je touchais à peine se manifesta brutalement : tout y est faux, ici, tout y est hypocrisie. Les humains, tous masqués ; les bruits qu’ils produisent, leurs gestes : tout est paraître, vanité. Si nous cessions de faire semblant, et laissions la malignité sincère en chacun s’exprimer, nos âme s’exhiber librement, le monde finirait dans l’instant, je crois, mais Dieu se dessinerait entier devant nous, et même pour cet instant seulement, nous aurions accompli ce pour quoi nous étions là – ce but jamais atteint qui nous tient en vie éternellement ; et en même temps que l’œuvre accomplie viderais de sens nos existences, nous serions libérés de la vie : les choses semblent bien faites pour être ainsi. Je réalisais plus que jamais la fausseté du monde, et plus que jamais ma douleur se fit pointue. ‘Perçante.

Je crevais.

Je me suis effondrée dans l’ombre, et je crois que personne ne sut jamais que je me trouvais là. Je m’éveillais plus tard, sans aucune idée du temps qui passa, et alors je retournais au bar qui se trouvait à deux pas à peine. L’homme s’y trouvait toujours, et il était éveillé. Comme une faim du diable me taraudais – je dus être évanouie bien longtemps –, je me dépêchais plutôt vers la marmite au milieu de la pièce, saisit une cuillère d’un pot, puis un des bols de céramique empilés à côté, le remplit et m’en nourris voracement, là, sans manière, au milieu de cette pièce, debout. La seconde fois que j’empli mon bol, je l’emportais avec moi et allait m’assoir sur la lourde chaise qui se trouvait toujours où je l’avais déplacée, m’installant tout près de l’homme.

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