D'une promesse à l'enfer

Je ne sais plus laquelle des images que j’ai évoqué avant j’avais exactement en tête ce jour là, mais j’en rêvais avec une telle intensité que je n’entendis, ni ne vis le serveur s’approcher de moi ce jour-là, si bien qu’il apparut effroyablement, comme un spectre devant moi. Je ne pus me contenir de pousser un petit cri très faible, ce qui eut pour effet – je le remarquais dans ma vision périphérique – que l’écrivain leva la tête de son papier. Je ne sais vraiment s’il me regarda, mais son attention était perturbée, en tout cas. Le serveur, lui, ignora mon cri, et continua de me fixer sans mot dire.

« Hum... De... De l’eau. S’il vous plaît. »

Après le départ du serveur, je tournais mes jambes vers l’écrivain, et sans toujours oser le regarder, observant mes pieds, je dis timidement à un volume à peine supérieur au souffle : « Bonjour... » A ma surprise il avait l’air moins enivré que d’habitude, c’est pourquoi il me répondit, je crois, et me répondit rapidement.

« Madame... Bonjour. Moi... ? » questionna-t-il.

Je trouvais touchant qu’il douta qu’on lui ait adressé la parole. Il n’y avait pourtant, dans ce coin du bar et sûrement dans les vingt mètres à la ronde, si ce n’était enfoui dans l’ombre, personne d’autre que nous deux. Pensait-il qu’il était plus probable qu’une marginale s’adresse à elle-même plutôt qu’à lui ?

« Vous êtes une des rares femmes que j’ai pu voir ici. Voulez-vous... »

Il coupa sa phrase en plein milieu. Peut-être a-t-il bien pris le temps de réfléchir à la légitimité de sa demande. Oui, je pense que c’était cela, car après il continua timidement, cette fois sans plus me regarder, et nous étions là : deux étrangers comme s’ils devaient se protéger de se connaître, regardant ailleurs de l’un, ailleurs de l’autre.

« Voulez-vous... vous installer ici, près de moi, pendant que j’écris... ? Vous m’inspireriez, je crois...

– Oui, dis-je à voix basse. C’était cela, hier ?

– Hier... ? »

Oh, l’alcool lui avait fait oublié jusqu’à l’une de ces « rares femmes » qui est venue dans ce bar. Et combien lui adressèrent la parole, à cet homme qui se cache dans l’ombre ? Peut-être qu’une autre aurait été vexée, mais moi je suis résignée, j’ai cessé de nourrir le moindre désir d’exister jusque dans le cœur d’un autre.

« Hier, vous m’aviez fait la même demande. J’avais accepté... J’accepte. »

Il prit, je crois, le temps d’essayer de se remémorer l’évènement auquel je fis référence, car il ne réagit pas tout de suite. Mais enfin, l’air hagard, fixant un vide parallèle au mien par-dessus sa table, il se mit à acquiescer lentement, plusieurs fois.

Comme les chaises sont très lourdes ici, je déplaçais la mienne très lentement, en essayant cette fois-ci que la friction avec le sol provoqua le moins de bruit possible ; et je m’installais à la table de l’homme, assez proche de lui, sans oser toujours le regarder, et moins encore ce qu’il écrivait.

S’il me regardait, il le faisait discrètement, et du coin de l’œil seulement, car il ne me sembla pas que, durant les heures que j’ai passé assise à ses côtés, il ait tourné sa tête une fois vers moi. De temps à autre il la levait et fixait un point devant lui, mais jamais il n’a pivoté son visage de mon côté (ou d’un autre, d’ailleurs). Moi, je restais là, silencieuse, buvant occasionnellement quelques gorgées d’eau ; lui, s’enivrait. J’observais, sans pouvoir lire – sans me permettre de le pouvoir – que ses phrases étaient de plus en plus courtes, certainement à mesure que l’ivresse le gagnait ; et alors, chez moi, la fascination.

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