D'une promesse l'enfer

1.

Je réussis à atteindre le belvédère, mais mon vêtement avait beaucoup souffert de l’escalade – tel est le terme adapté pour parler de la montée par le chemin tellement abrupte, qui sillonne entre les roches pointues de la paroi cendrée qui va surplombant une extrémité de la ville. Mes pieds également ont soufferts. Ils demeurent aussi fragiles qu’ils l’étaient du temps où je pouvais encore les ménager, mais ne se sont jamais cornés ou endurcis le moins du monde depuis toutes ces dernières années que je pèse sur eux nus. Je m’assis alors un instant sur le banc à l’intérieur de l’habitacle qui précède le balcon du belvédère, et les frictionnai l’un après l’autre, mais cela ne me procura aucun soulagement. Alors, je me résolus que ce moment, comme tous les autres de ma vie récente – oh, relativement récente ; combien de temps cela fait-il... ? – ne serait pas encore l’un inaccompagné de douleurs. J’avançais vers le balcon, et laissais glisser mes jambes ensembles à l’endroit de la balustrade où il manquait un barreau. Aux deux barreaux adjacents, j’enroulais mes bras puis me faisait glisser sur mon derrière le plus au bord qu’il m’était possible sans tomber. J’aimais être ainsi ; j’aimais l’idée qu’il me suffisait de déplier à peine les articulations de mes bras pour glisser, chuter et aplatir sous moi tous mes tourments de fer et de chair.

Je pleure. Je pleure toute seule et sans rien pour déclencher ces pleurs, sinon une mécanique obscure et inconsciente qui s’active souvent quand je suis assise ici ; la plupart du temps que je passe assise ici. Ces larmes sont bonnes, comme si elles faisaient couler un peu de la noirceur douloureuse qui m’enduit. Et bien que cela se reforme toujours, peu après que je cesse de pleurer, je sais apprécier quand même, par le contraste que ce temps oppose aux temps autres, ces instants. Ma peine est bien enjolivée dans ces moments, ces moments tendres, qui légitimeraient presque sa tyrannie. Je profitais donc de ces ilots de repos dans mon temps ; tant qu’il y en avait ; jusqu’à ce qu’il n’y en ait plus, jusqu’à ce que ma douleur développe des anticorps à mes larmes.

Et ainsi j’ai pleuré, à chaudes larmes, longtemps. Et puis, sans que quoi l’ait prévenu, un espace comme de calme se déploya autour de moi. Je cessais de pleurer, ‘paisible ; épuisée par cette mélancolie. Ayant abandonné la lutte pour être heureuse, j’étais dans un état aérien, affectée par aucun bien, ni aucun mal, alors je me laissais basculer en arrière et, sur le dos, je fixais un moment le plafond. J’essayais d’imaginer que l’épaisseur de ténèbres engluée à la voûte inatteignable de la caverne-monde était un ciel de nuit sans étoile, mais je vis rapidement, avec le peu de force mentale que j’ai, qu’il m’était impossible de duper mon esprit, de changer des croyances – au grade de « connaissance – ancrés fermement au fond de moi, perdues, maintenues certainement même sous un tas d’autres. Le ciel sur terre eut bien pu être un dôme ; l’idée seule qu’il n’était rien d’une barrière et qu’allongée dans l’herbe je contemplais l’infini m’était rassurante, sensiblement apaisante. C’était l’idée que je contemplais peut-être, sans le savoir, un ailleurs meilleur. Cette voûte là au dessus de moi, je ne la toucherais pas ; pas plus que je n’avais d’espoir d’atteindre le ciel ou un au-delà béni de mon vivant et pourtant, l’idée impérieuse qui m’affirme que j’observe un espace fini me fait me sentir enfermée. Il eut fallut que je sois capable d’agir au niveau de mes convictions pour être heureuse, il semblerait. Seulement, sur celles-ci, je n’ai que peu de pouvoir, si j’en ai ; elles sont déterminées par mon système d’analyse, lui-même construit par tant de facteurs et tant d’éléments sur tant d’années : revenir sur tout cela pour y apporter des corrections est, sinon bêtement impossible pour quelqu’un d’épuisé comme moi, bien incroyable à envisager possible ; et il doit falloir, ironiquement, l’intelligence de quelqu’un qui se ne se trouverait jamais en nécessité de le faire pour modifier son système de pensée correctement.

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