Le ventre de Marie

5.

Il y avait bien longtemps qu’ils étaient sur la route, et que ce même champ d’herbe se répétait infiniment. Il y avait des semaines qu’ils ne s’étaient plus arrêtés ; aucun des passagers, même, ne maugréa lorsque la doyenne leur fit franchir les deux stations qu’ils croisèrent sans s’arrêter durant ce temps. La perte de l’homme à la chemise blanche, son hurlement et celui, plus terrifiant encore car plus puissant, plus mystérieux aussi, qui précéda, avaient profondément marqués chacun. Ce n’était pas la première fois qu’ils abandonnaient un compagnon, quoi que souvent c’était le désir de celui-là, mais le caractère spectaculaire de la situation dans laquelle l’homme avait été abandonné avait atteint chacun plus durement, et s’ils pouvaient éviter un arrêt, si ce devait au prix d’une faim encore plus intense, si ce ne devait être immédiatement vital, ils allaient s’en passer. Plus il y aurait de kilomètres entre eux et la source du premier cri, mieux ils se sentiraient. Il ne restait qu’à espérer que la source ne soit pas chose à se déplacer.

La pluie aussi ne s’était pas arrêtée. Oh, elle ne s’arrête jamais, mais elle se calme, parfois. Elle était déchaînée, et tombait en trombe et pesamment sur le bus, provoquant un bruit tel qu’il fallait à ceux qui voulaient communiquer pratiquement crier. Le vent au dehors promenait des trombes de pluies et faisait tyranniquement danser l’herbe tout autour du bus ; ce qui était terrible, était apaisant pour Marie, pour elle, assez à l’aise sous sa robe chaude. Et dans cet état hypnotique, elle pensait.

L’homme au chapeau à plume intriguait Marie. Elle ne le remarqua pas tout de suite, pas même lorsqu’il l’aida à remonter dans le bus : Il lui fallut quelques jours entier pour digérer ce moments, et pour avoir enfin accès aux images de la bande mémoriel qui contenait ces étranges minutes. Sitôt qu’elle put le faire, elle commença à prêter attention aux faits et gestes de l’homme, ce qui n’était pas dans les habitudes de Marie, largement centrée sur elle-même.

L’homme au chapeau à plume se tenait toujours droit sur son siège, toujours comme s’il entrait à peine dans le bus, et comme s’il savait qu’il allait bientôt en sortir. Il était évident que son dos lui faisait mal, et que la faim le taraudait, mais il ne se plaignait jamais, gardait toujours une attitude digne, conservait toujours cette posture droite et un demi sourire de l’homme qui marche le monde en seigneur. C’était un roi. Marie le compris, et s’imaginait que si elle eut en gagnante à le conduire à un échafaud, le traînant par une corde, ou même qu’il soit encagé, avec cet air éternellement digne qui était le sien, il semblerait encore dominer le monde et celle qui participe à le terminer, elle, la Marie en bourreau. Si la vie eut fait de cet homme un mendiant et de Marie une fille de la haute société, s’ils durent se croiser, parée de ses plus riches apparats, elle semblerait encore être une pauvresse en guenilles sitôt présente aux côtés de l’homme dans le champ visuel de qui que ce soit.

Marie testa bien des scénarios et dans aucune des itérations qu’elle visualisa elle parvînt à se voir autre qu’une minuscule enfant ingénue à côté de celui-là, qui évoluait avec l’assurance d’un homme qui a percé les secrets de la vie, s’est accommodé des réponses, qui donc ne craint l’avenir. Il donne l’air de savoir où se trouvent, dans le noir de la vie, les marches et les embûches, les obstacles, les montagnes et les piliers, les pentes, et lorsque chacun tâtonne pour ne pas s’abîmer, lui marche avec assurance, sans se cogner, sans trébucher sans détours inutiles, comme sachant où sont les voies sans issues, et les rallongements. Il va droit et sans crainte. Ainsi en était-il dans l’esprit de Marie. Elle essaya, mais ne parvînt pas à visualiser l’homme, pensait-elle « réalistement », moins noble, et elle-même moins gueuse... Ou bien elle ne le voulut inconsciemment pas. Et pourtant, elle ressentait une étrange frustration à se voir ainsi réduite : Un paradoxe qui ne trouvera d’explication que dans le fond abyssale de son âme.

Ce roi n’avait même pas besoin d’un trône surélevé ; sur un fauteuil délabré au milieu du bus il dominait chacun, et Marie pensa : Si elle le tuait, la noblesse vaniteuse de l’homme s’évaporerait. Elle serait alors la seule qu’on attend pour que le bus redémarre, la seule qu’on porte ; car les reines ne se salissent pas à marcher sur le sol des mortels.

« Froid... » chuchota Marie.

Le vent s’infiltrait dans le vieux bus.

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