Le ventre de Marie

Marie, que le choc contre la terre fit sortir de sa léthargie, ultimement terrifiée, parvint tout de même à ramper jusqu’aux marches du bus, et la doyenne, secouée par d’autres membres du bus qui l’intimaient de prendre le volant pour partir tendit une faible main à Marie. Or, et l’une et l’autre étaient trop faibles pour agir autrement que de manière nuisibles. C’est un des passagers, un homme au chapeau à plume qui, avec un sang froid tout à fait singulier, et même suspect, parvînt à se faufiler pour tendre un bras fort et ferme à Marie, et avec l’aide du peu qui eurent encore la présence d’esprit de comprendre qu’ils ne partiraient qu’une fois que Marie (qui maintenant bloquait la porte) se trouverait entièrement dedans ou dehors.

Et l’homme hurlait toujours, et son cri régulier, qui le métamorphosait en objet surnaturel à mesure qu’il durait, à mesure qu’il devînt douteux que le son terrible qu’il produit fut le bête syndrome de douleur d’un être humain. Il n’avait plus de souffle depuis bien longtemps, des kilomètres plus loin sur la route, à qui tendait l’oreille, de la position de l’homme, toujours, un cri s’échappait.

La doyenne dira que le diable s’est servi de cet infortuné comme d’un relai acoustique relié à enfer, d’où il put leur faire écouter son rire.

« Ho ! Ho ! Ho ! Sage et gentille vieille femme de cette école de ceux qui pensent que le mal entier est contenu dans une seule entité, pensa Marie. Comme cela doit être rassurant. Au moins tu te fais croire que tu es bien entourée. Mais... Je suis là. Le diable ? Non. L’inexpliqué n’est pas l’inexplicable. Il a crié longtemps, mais... Ah, oui. Je peux faire du bruit tout en inspirant et en expirant. Je ne sais pas comment il a fait pour que son timbre soit si régulier, mais ce doit être possible. Les visions d’horreur ? Une psychose collective, peut-être... Moi ? Ah, ça je ne sais pas, en revanche. »

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