Le ventre de Marie

4.2.

« Marie... » appelait faiblement et sans intonation l’homme chargé d’aller la retrouver. Le faisceau de la lampe qu’on lui prêta creusait dans la mélasse de ténèbres qui se reformait sitôt que le rayon la laissait reposer. Le rond de lumière qui balayait les murs effrayait ici et là un insecte, scolopendre, cafard, dont les sens correspondant n’avaient peut-être jamais réagit à la lumière. C’étaient des murs en carrelage crasseux qui étaient révélés, laissant deviner l’état de délabrement généralisé de ce lieu dans lequel les voyageurs du bus étaient venus se laver, faire le plein d’eau, et récupérer, sans succès cette fois, quelques boites de conserves et diverses provisions alimentaires.

« Marie... » Il n’osait parler trop fort, d’autant que ce n’était pas un si grand bâtiment. Si elle était quelque part, dans le silence du lieu, un chuchotement lui serait parvenu.

Oh il en douta. Il balaya lentement la pièce de sa lampe, attentif, de sa droite, en direction de gauche. Il cherchait, et il craignait. Il cherchait quelque chose appartenant à Marie ; il craignait tout ce qui put vivre et qui ne serait pas Marie. Il révéla quelques étagères rouillées, vides, et plusieurs présentoirs à magazines, et quand son faisceaux les eut balayés, les eut quittés et tomba dans le vide, l’homme frémit.

Au loin son faisceau avait disparut, complètement absorbé par les ténèbres ; ou était-il à peine visible ? Ou bien une autre raison pouvait justifiait sa disparition ? – Il ne put le dire, ne voulut le vérifier. Cette vision épouvantable revêtait l’aspect inexplicable, absurde, du mal, et il ne sut le fixer : Il était à la margelle verticale du puits des mort ; le monde tourna de quatre-vingt-dix degrés ; il eut le vertige ; et l’intuition de l’homme murmurait que le fixer seulement était dangereux, y approcher, c’était risquer de tomber emporté là-dedans.

Il n’irait pas par là. La doyenne et les quelques autres qui sont allés vérifier s’il y avait ici des provisions avaient-ils fait face à ce vide ? – Lui voulaient-ils du mal ? pensa-t-il subrepticement avant de chasser cette douloureuse pensée. « Ah, Marie. Il faut que tu ne sois pas là-dedans... »

L’homme tourna complètement les talons, et comme une obscure peur primordiale le gantait, il s’éloigna rapidement pour ne plus avoir cette chose dans son dos. Il longea les courbes de la paroi qui ouvrait sur l’extérieur et quelques pas rapides le menèrent devant un étroit couloir dont les parois, comme le sol et comme tous les cercles d’informations que sa lampe avait prélevés, étaient carrelés. Il parvint dans une pièce allongée, à peine trois ou quatre fois plus large que le couloir, comportant plusieurs renfoncements, des cabinets délabrés, dont peu disposaient encore d’une porte.

Où l’homme se trouvait, plus aucun rayon de lune ne perçait les ténèbres. Une brume poussiéreuse épaississait l’espace que sa lampe révélait. La sensation d’oppression était plus forte que jamais : tout le lieu était configuré pour aplatir l’étranger. S’il en est qui ne sont pas claustrophobes, ce sont ceux qui vivent dans un bus en route, et jours et nuits, mais l’appui de la crasseuse nuit éternelle qui croupissait là, jamais lavée par les rayons lunaires, avait fini par prendre poids.

Tu n’es pas une capricieuse, Marie. Les lieux ont des forces.

Dépassant du dernier habitacle, tout au fond de la pièce, la lampe de l’homme révéla deux pieds nus, blancs, si lisses, si confondus avec le blanc des dalles du sol qu’ils s’y fondraient entièrement si la crasse n’avait pas dessiné les joints noirs au sol. Il craignit pour Marie, et soudain fut transpercé par une pensée qu’il aurait préféré nier, mais qui le révéla à lui-même – puissante ! Et dans un instant condensé, une question véritable, pure, en accoucha, mais à laquelle il n’aura jamais le temps de répondre. Il se demanda : avait-il aperçut en lui l’humanité démasquée, le symptôme d’une race vile, ou la lâcheté, la malfaçon d’un cœur difforme, le sien ? Il eut pensé « Partir. Elle était morte. Le bus. »

Il approcha lentement de l’habitacle. « Marie... » Il observait attentivement les chevilles qui maintenant étaient visibles. « Marie... » Écarquilla grand les yeux, comme si de cette manière il allait pouvoir distinguer un mouvement, « Marie... . . . »

Elle était entière ; la tête dans le tissu de sa robe, entre ses genoux enserrés de ses bras, immobile ; mais vivante. Il fallait bien l’être pour se tenir de cette manière sans tomber...

Il allongea sa main, doucement vers l’épaule de la femme.

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