Le ventre de Marie

12.

Marie et l’homme étaient assis côte à côte dans une des pièces reculée d’une station où murs, sols et plafonds étaient uniformément tapis de ce carrelage blanc corrompu par une ombre sordide.

La lampe de poche qu’avait amené Marie était posée à la verticale, non loin d’eux, entre eux, et dessinait un cercle carrelé au plafond. La faible diffusion de la lumière hors du cône qui l’enfermait obligeait les parties non exposées du corps des deux à se fondre dans la pois noire du mur contre laquelle ils s’adossaient, et ce sont deux moitiés de corps qui se parlaient.

« Tout fini maintenant, commença l’homme, ils ne t’attendront pas très longtemps.

— J’ai souhaité cela, que tu meurs, dit calmement Marie.

— ...

— Je suis un monstre obscène.

— Je ne sais pas... Non. Marie, j’ai du mal à respirer... Attends... Ne parle pas. C’est trop facile.

— Ce monde pourri est mourant, j’espère qu’on disparaîtra tous, et qu’aucun cafard ne survivra à ce qui nous met fin..

— Marie, tais-toi... Oui, la configuration de ce monde n’a pas de place dans laquelle t’intégrer. Tu veux mettre fin au monde entier et il faudrait que tu sois le monstre à blâmer ?...

— Non... ce n’est pas...

— Laisse moi terminer. Je sais des choses. Ce que je vois, Marie, c’est que, contrairement à ce que tu veux faire croire, tu es atteignable par ton environnement et par les autres. Tu es une passagère qui s’ennuie dans ce bus, troublée et blessée par notre isolement. Et ton isolement est le pire : ton esprit, dont tu n’as pas décidé la configuration, est un lieu où aucun n’ose entrer : Il ressemble à une place égarée. Ton esprit est abîmé, c’est une ruine. Tu es une ruine d’une civilisation inconnue. On ne dort pas dans les ruines, on ne s’y repose pas : Ce n’est pas chez soi, et pire : qui sait s’il n’y a pas là des fantômes ou autre piège ? Ceux qui se rencontrent facilement sont ceux dont l’esprit est convenu, moderne, simple : ils se sentent chez les uns comme chez eux. Personne ne saurait être à l’aise ainsi dans ton monde. Personne.

Ta haine est une conséquence normale, un résultat... mathématique. Tu n’es pas maléfique, tu n’es pas idiote. Tu es simplement configurée d’une manière qui n’est pas compatible avec notre monde. Tu n’es pas un monstre, tu es malheureuse.

Je n’ai pas de regrets à quitter un tel monde.

Je ne t’en veux pas pour ce que tu vas faire. Je sais ce que la haine te pousse à faire.

Je sais...

... pour Esseur. »

Sur ces derniers mots, la lèvre inférieur de Marie trembla. Elle sanglota et, les yeux fermés, les larmes coulèrent sur son visage. Pendant quelques minutes elle pleura en silence. C’est l’homme qui l’interrompit en laissant glisser la main qu’il gardait posée sur sa cuisse, et qui tomba sur les doigts de Marie.

Cela eut l’effet d’apaiser la femme. Elle passa son bras osseux sur son visage pour l’essuyer.

Elle retira sa main qui se trouvait sous celle de l’homme, et saisit tous ses jupons. Elle les remonta.

En contorsionnant son bassin, elle fit passer l’une de ses jambes nues par dessus les deux allongées de l’homme.

A califourchon sur lui, dans les ténèbres carrelés de cette station à peine entamés par une lampe, Marie plaça ses coudes sur les épaules de l’homme. Ses avant-bras enserraient la tête de celui-là et lentement ses longs doigts se replièrent en saccade sur le crâne de l’homme, des doigts, dans le noir, sombres, comme les pattes d’une araignées mourante.

Tout anesthésié, l’homme se sentait dans un état d’euphorie cotonneuse. Son corps n’était plus douloureux ; sa gorge n’était plus douloureuse.

La tête de l’homme vogua en avant, délaissant son corps, traversa un voile sombre derrière lequel le noir était complet.

Aveugle, et paisiblement, il étouffa.

page précédentepage suivante



pages : 1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 11 12 13 14 15 16 17 18 19 20 21