Le ventre de Marie

11.

« Marie...

Il tient à ce que tu l’accompagnes...

Nous t’attendrons. »

Marie gardait le regard baissé, n’osant montrer son visage et la moue imprimée sur celui-ci, qu’elle savait pathétique. Ses paupières eurent à se soulever de beaucoup pour qu’elle puisse apercevoir le visage de la doyenne. La vieille femme se tenait dans l’allée, et si le prénom de Marie n’avait pas été prononcé, il y aurait eu à douter qu’elle s’adressa bien à la femme des interstices. La doyenne fixait le paysage au travers la vitre arrière du bus, si parfaitement immobile qu’il donnait l’air, après tant d’agonies et de tempêtes, d’enfin être mort. C’est un cadavre pensait la doyenne, et à cette pensée, et à toute vitesse, alternèrent terreur et soulagement.

Marie interpréta l’immobilité de la doyenne et son silence comme l’attente d’une réponse, ou peut-être d’une réaction de sa part. Sa lèvre inférieure trembla, puis alla se réfugier derrière sa lèvre supérieure. Son visage, pareil à une feuille de papier qu’un poing tiendrait froissé par le nez ; elle sanglota et dit finalement, d’une voix faible et aiguë, traînant sur le dernier mot, comme si elle réalisait qu’en sortant ce petit mot, coulant, il entraînait dans son flot un peu de la douleur qui la battait :

« Je saiiiiiiiiiis... ».

Entendant cela, la doyenne se réveilla, tourna les talons et marcha dans l’allée en direction de sa cabine. Le silence dans le bus était si fort, plus fort que jamais entendu ; aussi les pas lent de la vieille femme résonnèrent dans le bus avec la solennité grave et terrible d’un tambour qui, sitôt qu’il doit s’arrêter, annonce la guerre : la guerre en Marie.

Pleurant dans ses bras qu’elle avait enroulés autour de ses genoux, et sans même lever la tête, Marie se fit glisser sur son derrière en se tractant à l’aide de ses talons jusqu’à s’extraire de la rangée de sièges où elle résidait. Immobile dans l’entrée de l’allée, elle y demeura un moment.

C’était une scène macabre qui échappa à la conscience de Marie. Les passagers immobiles semblaient des morts disposés par quelque fou sur des sièges, chacun bien rangé à sa place dans le sombre corridor. Une seule anomalie : Le bras de l’homme au chapeau à plume ballait dans l’allée par dessus l’accoudoir, comme une adresse à l’attention de Marie.

Quand Marie aperçut le bras, levant subrepticement la tête de ses genoux, elle amorça une longue et laborieuse glisse qui se fit sans qu’elle changeât de position ; sa tête toujours dans ses genoux, elle se traîna assise en se tirant par ses deux pieds joints qui l’emmenaient à travers le bus comme la perche d’un gondolier dans un film qu’on passerait à l’envers.

Ses pieds se levaient et tombaient à l’unisson, gauchement. Ses talons, ensuite, s’ancraient dans le sol et les articulations de ses genoux se resserraient pour faire glisser le reste de Marie : Une : Les pieds se lèvent ; deux : Les talons s’ancrent au sol ; trois : Les jambes se replient... Une, deux, trois... Une, deux, trois...

Une... deux... trois...

Une... . . . Deux... . . . Trois... . . . .

Arrivée au niveau de l’homme, Marie, sans lever la tête, tâtonna d’une main pour trouver celle du mourant. Une fois fait, elle caressa pudiquement les doigts de l’homme du bout des siens ; même pas. Elle ne toucha pas sa peau, et plutôt du bout de ses longs ongles seulement le caressait.

page précédentepage suivante



pages : 1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 11 12 13 14 15 16 17 18 19 20 21