Le ventre de Marie

9.

C’était un bruit étouffé, renié dans la pliure d’un bras. Il eut préféré qu’on ignore sa condition, mais le corps est ainsi, un lâche qui hurle à l’aide, qu’importe la constitution de l’esprit qui l’habite. Sa gorge le brûlait : Voulez-vous bien vous figurer la sensation d’un homme à qui des clous glissent dans la gorge ? S’il eut pu croire que cette douleur serait affaibli de la manière suivante, il l’eut fait : il eut creusé jusqu’aux organes son cou de ses ongles. Pour racler sa gorge de l’intérieur, il tentait d’exulter des bruits rauques entre ses crises de toux qu’il étouffait vainement. Et maintenant, sous la pluie qui tambourinait sur la tôle du bus, accompagnait un deuxième instrument, sinistre, noir, qui commande à la mort la destruction de l’émetteur.

Sous son drap anthracite, abîmé, sale, elle bondissait avec vélocité, de kilomètre en kilomètre, en direction du corps de l’homme au chapeau à plume qui l’appelait.

« Il n’est pas si désagréable que les autres... »

Marie parlait toute seule, à voix haute, inaudible toutefois pour les autres passagers à cause du boucan de la nature.

« J’espère qu’il vivra... » ajouta-t-elle à ses propres propos avant d’entrer silencieusement en elle-même pendant un long moment...

Elle reprit :

« Non, j’espère qu’il mourra... Quel besoin j’ai bien pu ressentir d’apparaître vertueuse à moi-même ? Stupide Marie.

C’est mieux, qu’il meurt. Nous flottons sur un océan sans remous depuis trop longtemps. Même ciel – rien à l’horizon – ni jours, ni nuits... Je ne sais même plus voir le temps passer, car il n’y a plus de vagues, plus de marqueurs notables.

J’espère que cette stupide espèce agitée va disparaître avec lui, là, qui tousse. J’en suis la représentante la plus sincère – oh oui – de cette minable espèce dont l’instinct est, a été, jusqu’à la détermination de ce monde présent, de nous conduire au chaos sitôt que la paix, que nous ne savons endurer, s’est imposée ; car nous sommes programmés à la déconstruire systématiquement, comme nous le sommes à faire tant de chose pour, ironiquement, nous préserver. La paix, c’est l’ennui dans la grille d’analyse des choses et de chacun, et inscrite originellement, dans le code humain.

Qu’on ne s’y trompe. Cet homme, tout comme Esseur auparavant, qui me veut sincèrement en paix, qui veut sincèrement que nous allions mieux, voir bien, est en guerre, le plus guerrier de nous tous. Regardez comme il est agité, comme il veut nous aider tous. S’il avait été entouré d’humains paisibles, et s’il avait vécu dans un monde en paix, alors ennuyeux, l’inclinaison de son cœur eut été la plus prompte à nous vouloir tous exterminés.

J’espère qu’il va mourir, c’est la seule chose intéressante qui pourrait arriver. Voilà qui nous fera ressentir bien des choses, voilà ce que je veux : voilà qui éloignera quelques jours l’ennui. »

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