Le ventre de Marie

7.3

Le soir vînt. L’homme aussi, auprès de Marie.

Il y a une étrange pudibonderie chez les humains, calculée, et révélatrice. Marie se trouvait dans son renfoncement du fond du bus où un siège manquait, comme d’habitude. Devant elle étaient plantés deux sièges qui, dans la position accroupie dans laquelle Marie se trouvait, donnait l’air d’être de hautes murailles infranchissables ; de fait, elle était une faible géante repliée, aux genoux appuyés aux murs d’une ruelle sans issue. Si l’homme au chapeau à plume s’était installé à côté de Marie – proximité qui n’aurait déplut à aucun des deux –, il l’aurait enfermée complètement. Et bien que ses intentions ne soient nullement mauvaises, cela aurait semblé incorrecte, agressif. Il faut que l’on soit une race si mauvaise pour ne pouvoir approcher quelqu’un en toute circonstance sans lui mettre en tête des idées de sombres intentions.

« Mon corps est obscène, dit Marie.

— Qui l’a dit ?

— Les autres. »

L’homme ferma les yeux, et réfléchit un instant à ce que venait de dire Marie avant de répondre :

« C’est vrai, les autres nous définissent... Mais toi, qui existe dans ta propre réalité, comment peux-tu intégrer ce que les autres, qui sont alors d’ailleurs, prétendent ?

— Je ne sais pas... C’est une idée belle, et laide, comme un dessin d’enfant.

— Ton corps n’est pas obscène.

— Je sais... Je veux dire : Ça m’amuse d’imaginer qu’il l’est, que je suis un monstre.

— ...

— Je suis ma propre création. »

Subrepticement, balayant le visage de l’homme à toute vitesse, une moue de dégoût passa.

« Tu es effrayante...

— Mmhm, murmura Marie, l’air toujours égal, impassible.

— Et fascinante », chuchota-t-il.

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