Le ventre de Marie

1.

Qu’on se le dise : il n’est d’être plus abjecte, de porc plus répugnant, que celui dont la colère – et nous en avons tous en quantité ; je crois bien même que c’est là ce qui nous détermine primordialement – que celui, disais-je, dont la colère a été focalisée sur une action d’un autre, soit, la conséquence : le résultat. Je ne demande pas à ce qu’on pardonne aux nuisibles, à ceux qui ont pris des choses aimées, des êtres aimés, aux professeurs de haine et à leurs exécutants ; à ce qu’on les plaigne, à ce qu’on les aime non plus, mais à ce qu’on ne les haïsse point eux seulement. De haïr, haïssons aussi les causes. Haïssons le monde, ses sociétés et microsociétés, qui génèrent et nourrissent des colères inextinguibles ; ces gens embrasés sont là : « Eussé-je accès au panneau de contrôle de Dieu, je mettrais fin à toute vie. », mais ils ne sont qu’humain, et ne blessent qu’ici et là, l’un ou l’autre, vous ou moi : rien du tout.

La haine est belle ; poétique : regardez qu’il y a de quoi écrire là où elle s’est exprimée, qu’il y a de quoi filmer, dessiner... Mais la vulgarité d’une haine idiote, qui ne s’attachera qu’à l’action finale d’un individu, d’un groupe, peut-être, dégrade la noblesse d’un sentiment qui, en notre bas-monde du moins est, je l’affirme, l’unique étape qui précède à la création. Haïssons ceux qui n’ont pas su éduquer le nuisible, ceux qui ont permis qu’il naisse ; haïssons nous-même et notre impuissance, haïssons jusqu’aux atomes qui se sont configurés dans cette cervelle de sorte qu’il soit le nuisible qu’il fut : Haïssons largement.

Oh, de même : Haïssons ceux qui haïssent largement, mais ne méprisons pas ceux-là. Si l’amour, en fait, concomitait à quelque minimale degré avec l’intelligence, ils seraient les plus dignes d’en recevoir. Cela qui est obscure, je vais vous l'expliquer avec l'histoire de Marie.

Maigre, « maigre », oui ; mais l’on ne saurait manger tellement à sa faim sur la route qu’elle parcourt, dans ce bus et parmi ses désagréables compagnons de voyage. La robe qu’elle portait, qui en d’autre temps put paraître élégante, put avoir été l’apparat d’une coquette ennuyante, blanche, ou blanche de sa couleur d’origine, grisonnait sous une couche de poussière qui avait tout loisir à s’y déposer tant celle qui se trouvait sous la robe demeurait le plus clair de son temps immobile. Et tous ses jupons qui gonflaient celle là niaient mal le décharnement de la femme, et ses jambes et ses bras nus qui laissaient à l’étude chacun de leurs os. Toutes les parures des temps glorieux ne savent prémunirent les morts, des rois aux gueux, d’apparaître sous leurs vraies natures, de misérables et d’impuissants qu’ils ont toujours été.

Il fallait qu’une telle description s’applique à Marie, qu’elle soit une femme si peu jolie pour attirer si peu l’attention ; il fallait qu’elle attire si peu l’attention pour que ses projets nourris de haine puissent être mis à exécution.

page suivante



pages : 1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 11 12 13 14 15 16 17 18 19 20 21