Le ventre de Marie

1.

Qu’on se le dise : il n’est d’être plus abjecte, de porc plus répugnant, que celui dont la colère – et nous en avons tous en quantité ; je crois bien même que c’est là ce qui nous détermine primordialement – que celui, disais-je, dont la colère a été focalisée sur une action d’un autre, soit, la conséquence : le résultat. Je ne demande pas à ce qu’on pardonne aux nuisibles, à ceux qui ont pris des choses aimées, des êtres aimés, aux professeurs de haine et à leurs exécutants ; à ce qu’on les plaigne, à ce qu’on les aime non plus, mais à ce qu’on ne les haïsse point eux seulement. De haïr, haïssons aussi les causes. Haïssons le monde, ses sociétés et microsociétés, qui génèrent et nourrissent des colères inextinguibles ; ces gens embrasés sont là : « Eussé-je accès au panneau de contrôle de Dieu, je mettrais fin à toute vie. », mais ils ne sont qu’humain, et ne blessent qu’ici et là, l’un ou l’autre, vous ou moi : rien du tout.

La haine est belle ; poétique : regardez qu’il y a de quoi écrire là où elle s’est exprimée, qu’il y a de quoi filmer, dessiner... Mais la vulgarité d’une haine idiote, qui ne s’attachera qu’à l’action finale d’un individu, d’un groupe, peut-être, dégrade la noblesse d’un sentiment qui, en notre bas-monde du moins est, je l’affirme, l’unique étape qui précède à la création. Haïssons ceux qui n’ont pas su éduquer le nuisible, ceux qui ont permis qu’il naisse ; haïssons nous-même et notre impuissance, haïssons jusqu’aux atomes qui se sont configurés dans cette cervelle de sorte qu’il soit le nuisible qu’il fut : Haïssons largement.

Oh, de même : Haïssons ceux qui haïssent largement, mais ne méprisons pas ceux-là. Si l’amour, en fait, concomitait à quelque minimale degré avec l’intelligence, ils seraient les plus dignes d’en recevoir. Ainsi, Marie...

Maigre, « maigre », oui ; mais l’on ne saurait manger tellement à sa faim sur la route qu’elle parcourt, dans ce bus et parmi ses désagréables compagnons de voyage. La robe qu’elle portait, qui en d’autre temps put paraître élégante, put avoir été l’apparat d’une coquette ennuyante, blanche, ou blanche de sa couleur d’origine, grisonnait sous une couche de poussière qui avait tout loisir à s’y déposer tant celle qui se trouvait sous la robe demeurait le plus clair de son temps immobile. Et tous ses jupons qui gonflaient celle-là niaient mal le décharnement de la femme, et ses jambes et ses bras nus qui laissaient à l’étude chacun de leurs os. Toutes les parures des temps glorieux ne savent prémunirent les morts, des rois aux gueux, d’apparaître sous leurs vraies natures, de misérables et d’impuissants qu’ils ont toujours été.

Il fallait qu’une telle description s’applique à Marie, qu’elle soit une femme si peu jolie pour attirer si peu l’attention ; il fallait qu’elle attire si peu l’attention pour que ses projets nourris de haine puissent être mis à exécution.

2.

Ploc, ploc, ploc...

Ploc, ploc, ploc...

Ploc, ploc, ploc...

Ploc, ploc, ploc...

C’était un bus depuis longtemps délabré, qui laissait s’infiltrer la pluie par régiments de trois, pour le dire avec la connotation militaire qu’inventait Marie, se laissant hypnotiser par cela, pour se distraire. « Nous serons bientôt envahis... » murmura-t-elle, s’enfonçant à une profondeur de plus sous sa robe.

Marie était de loin la moins exposée à la vue des autres, la plus exposée à l’oubli. Chacun des passagers avait une place tacitement attribuée, qui corrélait, à bien chercher, avec sa personnalité ; c’était évident pour Marie, enfoncée à l’arrière du bus, dans un coin à même le revêtement de sol, enfoncée là où un siège manquait.

« C’est la faim qui te fait dire des choses pareilles, disait d’une voix basse, quoi que portante dans le silence vrombissant du bus, un homme assis devant l’escalier central du bus et qui menait à une cabine.

— Quelles « choses pareilles »... ? Il n’a rien dit... chuchotait Marie.

— Cette route mène forcément à quelque part.

— Non, nous n’arriverons nulle part, idiot, morigéna Marie à voix basse. Cela fait une éternité qu’il fait nuit, que la lune est là, qu’il pleut, que nous avançons sur cette route ; il y a cette même herbe verte sous le filtre noir de la nuit à droite et à gauche, toujours, et s’il n’y avait des relais de ravitaillement ici et là, différents les uns des autres, on penserait que nous sommes sur une minuscule planète, piégé dans un jeu cruel, dans ce bus qui roulerait à l’opposé du so...

— Hein... ? Ce chiffon ?... Tiens.

— Ne m’interrompt pas quand je parle, porc », chuchotait une voix sous cette robe où ne dépassait aucune tête ; ne se voyait qu’un corps décapité, la tête emportée.

Marie se tenait la tête entre les genoux, et la raie de ses cheveux noirs marquait la fermeture du col de sa robe, comme le sas à elle-même. A l’intérieur elle exhalait une brume blanchâtre à chaque expiration, ainsi : confortablement installée, elle allait demeurer un long moment.

3.1. Extrait du journal D’Esseur, Entrée 48.

« Si je savais dessiner, je demanderais à Marie la permission de faire des croquis de ses mains. Quoi, il manquerait encore quelque chose de l’ordre de la vie pour en avoir l’image exacte. C’est que ses mains semblent fragiles et précieuses, au premier regard. Quoi que Marie, comme nous tous ici, soit fort maigre, ses mains, bien que fines, ne présentent pas l’aspect osseux de la plupart des notre, restent un minimum charnues, ni, pour une raisons obscure, les aspérités liées à l’âge.. Ces mains adolescentes, blanches, lisses, soignées, qu’on croirait n’être utilisées qu’avec parcimonie et délicatesse pour justiMarier qu’elles soient à ce point préservées, en réalité saisissent les objets gauchement, les percute plus qu’elles ne les attrapent. Ses ongles sont longs – mais je crois que cela est par négligence, non par coquetterie –, étirent ses doigts déjà longs.

Je voudrais bien savoir, quel apparent paradoxe, fait que cette femme ne se coupe point les ongles, quand elle ne peut que réaliser sa maladresse et sa gaucherie ? Je me demande ce qu’elle était, au regard de mains pareilles, avant qu’elle ne devienne une passagère de ce bus... »

Marie ferma le journal, puis l’infiltra dans une des poches secrète d’un de ses jupons. Elle étend ses doigts, regarde ses paumes d’où ces derniers partent de si loin.

...

« Pfff... »

3.2.

Trois cycles lunaires passèrent : De la pleine lune à la pleine lune ; de la pleine lune... à la pleine lune. En tout ce temps, personne n’adressa la parole à Marie.

Crrrrrrhh... Une assiette ne contenant que trois fois rien fut glissée vers Marie. De sous la robe, une main sortit et tapota le sol à sa recherche, la saisit après plusieurs essais, puis la tira sous les jupons.

Crontch, crontch...

4.1.

« Tout le monde est là... ? »

— Onze, douze... » comptait un petit homme chauve sur le crâne duquel, polit par la pluie, miroitait la lune.

« Douze... se reprit ce dernier, et après un moment de réflexion, continua : Il manque quelqu’un... »

Prêts à retourner dans le bus, les uns et les autres se regardèrent, comme s’ils cherchaient à voir l’absent – Oh, quoi !, à comprendre l’erreur.

Un instant ils demeurèrent, espérant que le problème se résolve de lui-même.

Un autre instant ils s’épièrent, espérant que sur le visage de l’un se lise des velléités à prendre les choses en mains.

Et puis l’angoisse commença à poindre sur certains visages.

« Hum... » : C’était le petit homme chauve du groupe. « Nous devrions repartir. »

— Ah, non. intervint une femme à la peau comme du papyrus. Elle s’était éclipsée discrètement pendant que les uns et les autres s’observaient, elle était montée à l’intérieur du bus ; elle était celle que chacun attendait pour agir. Cette vieille femme n’était pas faible d’hier, et tout le poids d’une vie de maux sur ce corps centenaire était autant d’exercices pour son âme aujourd’hui forte.

« Je viens de vériMarier, repris celle qui toisait les autres des marches de l’entrée du bus, au fond, où se trouve Marie, elle n’y est plus. Encore, elle doit être dans la station. »

—...

— Qui est-ce ? demanda une voix faible de l’intérieur du groupe.

— Celle du fond, toujours recroquevillée, (une voix de vieillard, provenant de la foule).

— Va la chercher. » La vieille femme pointait un homme habillé d’une longue chemise de lin blanc.

Il resta un instant immobile, imbécile, avant de tourner docilement les talons et de se diriger vers la station. Sous la faible lueur lunaire, il disparut dans l’ombre à quelques pas seulement du groupe, et quelques autres seulement dans le bâtiment.

4.2.

« Marie... » appelait faiblement et sans intonation l’homme chargé d’aller la retrouver. Le faisceau de la lampe qu’on lui prêta creusait dans la mélasse de ténèbres qui se reformait sitôt que le rayon la laissait reposer. Le rond de lumière qui balayait les murs effrayait ici et là un insecte, scolopendre, cafard, dont les sens correspondant n’avaient peut-être jamais réagit à la lumière. C’étaient des murs en carrelage crasseux qui étaient révélés, laissant deviner l’état de délabrement généralisé de ce lieu dans lequel les voyageurs du bus étaient venus se laver, faire le plein d’eau, et récupérer, sans succès cette fois, quelques boites de conserves et diverses provisions alimentaires.

« Marie... » Il n’osait parler trop fort, d’autant que ce n’était pas un si grand bâtiment. Si elle était quelque part, dans le silence du lieu, un chuchotement lui serait parvenu.

Oh il en douta. Il balaya lentement la pièce de sa lampe, attentif, de sa droite, en direction de gauche. Il cherchait, et il craignait. Il cherchait quelque chose appartenant à Marie ; il craignait tout ce qui put vivre et qui ne serait pas Marie. Il révéla quelques étagères rouillées, vides, et plusieurs présentoirs à magazines, et quand son faisceaux les eut balayés, les eut quittés et tomba dans le vide, l’homme frémit.

Au loin son faisceau avait disparut, complètement absorbé par les ténèbres ; ou était-il à peine visible ? Ou bien une autre raison pouvait justifiait sa disparition ? – Il ne put le dire, ne voulut le vériMarier. Cette vision épouvantable revêtait l’aspect inexplicable, absurde, du mal, et il ne sut le fixer : Il était à la margelle verticale du puits des mort ; le monde tourna de quatre-vingt-dix degrés ; il eut le vertige ; et l’intuition de l’homme murmurait que le fixer seulement était dangereux, y approcher, c’était risquer de tomber emporté là-dedans.

Il n’irait pas par là. La doyenne et les quelques autres qui sont allés vériMarier s’il y avait ici des provisions avaient-ils fait face à ce vide ? – Lui voulaient-ils du mal ? pensa-t-il subrepticement avant de chasser cette douloureuse pensée. « Ah, Marie. Il faut que tu ne sois pas là-dedans... »

L’homme tourna complètement les talons, et comme une obscure peur primordiale le gantait, il s’éloigna rapidement pour ne plus avoir cette chose dans son dos. Il longea les courbes de la paroi qui ouvrait sur l’extérieur et quelques pas rapides le menèrent devant un étroit couloir dont les parois, comme le sol et comme tous les cercles d’informations que sa lampe avait prélevés, étaient carrelés. Il parvint dans une pièce allongée, à peine trois ou quatre fois plus large que le couloir, comportant plusieurs renfoncements, des cabinets délabrés, dont peu disposaient encore d’une porte.

Où l’homme se trouvait, plus aucun rayon de lune ne perçait les ténèbres. Une brume poussiéreuse épaississait l’espace que sa lampe révélait. La sensation d’oppression était plus forte que jamais : tout le lieu était configuré pour aplatir l’étranger. S’il en est qui ne sont pas claustrophobes, ce sont ceux qui vivent dans un bus en route, et jours et nuits, mais l’appui de la crasseuse nuit éternelle qui croupissait là, jamais lavée par les rayons lunaires, avait fini par prendre poids.

Tu n’es pas une capricieuse, Marie. Les lieux ont des forces.

Dépassant du dernier habitacle, tout au fond de la pièce, la lampe de l’homme révéla deux pieds nus, blancs, si lisses, si confondus avec le blanc des dalles du sol qu’ils s’y fondraient entièrement si la crasse n’avait pas dessiné les joints noirs au sol. Il craignit pour Marie, et soudain fut transpercé par une pensée qu’il aurait préféré nier, mais qui le révéla à lui-même – puissante ! Et dans un instant condensé, une question véritable, pure, en accoucha, mais à laquelle il n’aura jamais le temps de répondre. Il se demanda : avait-il aperçut en lui l’humanité démasquée, le symptôme d’une race vile, ou la lâcheté, la malfaçon d’un cœur difforme, le sien ? Il eut pensé « Partir. Elle était morte. Le bus. »

Il approcha lentement de l’habitacle. « Marie... » Il observait attentivement les chevilles qui maintenant étaient visibles. « Marie... » Écarquilla grand les yeux, comme si de cette manière il allait pouvoir distinguer un mouvement, « Marie... »

Elle était entière ; la tête dans le tissu de sa robe, entre ses genoux enserrés de ses bras, immobile ; mais vivante. Il fallait bien l’être pour se tenir de cette manière sans tomber...

Il allongea sa main, doucement vers l’épaule de la femme.

Bon Dieu, un soubresaut de son épaule !, comme si elle repoussait la main qui ne l’avait pas encore touchée, comme si elle pouvait sentir cette main étendue dans le temps et posée sur elle.

Là, comme enfoncé dans le caveau de la morte, l’homme frissonnait qu’elle vive, ou du moins se meuve.

« Ma... Marie... Nous allons partir, tu dois venir...

—...

— Je... vais te toucher, Marie. Je dois te porter si tu ne peux pas bouger... »

Il approcha lentement, comme pour laisser le temps à la femme de manifester sa désapprobation si elle le souhaitait. Il prendrait l’absence de réaction pour de l’assentiment.

Très délicatement, l’homme glissa un bras dans le creux des jambes de Marie, et l’autre derrière sa taille. Il fit basculer sa tête ballante contre son épaule, de sorte que le poids de celle-ci ne la blesse pas à la nuque pendant son transport. Il était heureux que Marie soit si légère, mais ce qui faisait sa légèreté faisait la faiblesse de l’homme, aussi, c’est avec difficulté qu’il parvint à la sortir de là, et il dut se contorsionner pour réussir à repasser l’étroit couloir avec un fardeau en plus dans les bras...

Les deux avant jambes nus et blancs de Marie, battant mollement au rythme des pas lourds de l’homme émergèrent en premier de l’ombre et à la vue des autres qui patientaient toujours devant le bus à l’arrêt : deux baguettes de batteur, et l’olive, ses petits pieds, tapants à l’unissons une cymbale...

Tching... Tching... Tching... Tching......

... Tching !

Et la robe salit de Marie capta enfin la lueur lunaire. Et la chemise poussiéreuse de l’homme capta enfin la lueur lunaire.

Les passagers attendaient silencieusement le retour des deux, sinon de l’homme, et c’est là où ces derniers virent chacun de ceux qui étaient leurs compagnons. Ils ne se dirent pas un mot, mais un échange de regards signifia clairement l’inquiétude qu’éprouvaient ceux qui avaient du attendre sous la pluie maintenant battante.

La doyenne croisa le regard de chacun des passagers, comme pour les sélectionner, puis fixa l’entrée du bus en semblant intimer un ordre mental que tous comprirent. Il ne resta que l’homme, dans ses bras : Marie. La vieille femme les fixa a leur tour un moment, un long moment. Un moment qui allait être interrompu, qui n’allait pas déboucher sur ce que peut-être tentait de faire la vieille femme, quoi que ce fut... Si le ciel put se déchirer, si le sol put s’affaisser, ces trois là au moins qui voyaient le paysage comme on ne le peut que de ce côté des vitres crasseuses du bus, ils jureraient que pour l’une des vingt-cinq images par secondes que leurs yeux enregistrent, tout cela fut ; tout cela fut, un ciel de papier arraché par une force, et dans l’ouverture, émergeant de la plus noire des substances, un milliard d’yeux humains dont les inclinaisons variables laissent à penser d’abord qu’ils ne vont pas de paire. Et puis, ce qu’aucun des passagers ne saurait jamais nier, et qui fut peut-être la cause de cette vision instantanée que Marie, l’homme à la chemise et la doyenne avaient vu, si ce ne fut le fruit de quelque hasard synchrone, quelque délire commun, ce fut le produit qu’un timbre inconnu, caché entre deux autres du spectres aiguë, ayant le pouvoir, en s’infiltrant par l’oreille, d’imprimer une image sur le cerveau, cette note : Proche d’un cri strident, qu’aucune corde vocale humaine, y compris soutenue par divers accessoires ne saurait produire. Et cette note, elle s’étendit dans la nuit – perçante.

La doyenne ne dit rien, mais sa respiration accéléra au point qu’elle semblait haleter. Lorsque le cri cessa, l’homme, bien que visiblement terrorisé, était encore en possessions de quelques moyens, ne flancha pas, sembla avoir encore la force de transporter Marie sauve à l’intérieur Et tandis qu’il fit un pas vers les marches du bus, une étrange convulsion le secoua ; il jeta Marie en avant ce qui le fit lui-même tomber à la renverse tant il mit de force.

Il bat des pieds le sol, et puis tente d’exploiter ces jambes folles pour lui permettre de s’éloigner – de Marie semblait-il, car il la fixait de son regard de celui qui a vu le plus hideux des diables. Alors il regarde à sa droite, alors il regarde à sa gauche. Il lève ses paumes à hauteur de son visage, les rapproche l’une de l’autre de sorte qu’il puisse les voir en même temps. Ses doigts se crispent, ses bras tremblent. Ses lèvres tremblent et sa bouche s’ouvre grand et quand elle le fut autant que la chair tendue de son visage le lui permettait, il s’immobilisa tout complètement, et dans cette position, il hurla.

Marie, que le choc contre la terre fit sortir de sa léthargie, ultimement terriMariee, parvint tout de même à ramper jusqu’aux marches du bus, et la doyenne, secouée par d’autres membres du bus qui l’intimaient de prendre le volant pour partir tendit une faible main à Marie. Or, et l’une et l’autre étaient trop faibles pour agir autrement que de manière nuisibles. C’est un des passagers, un homme au chapeau à plume qui, avec un sang froid tout à fait singulier, et même suspect, parvînt à se faufiler pour tendre un bras fort et ferme à Marie, et avec l’aide du peu qui eurent encore la présence d’esprit de comprendre qu’ils ne partiraient qu’une fois que Marie (qui maintenant bloquait la porte) se trouverait entièrement dedans ou dehors.

Et l’homme hurlait toujours, et son cri régulier, qui le métamorphosait en objet surnaturel à mesure qu’il durait, à mesure qu’il devînt douteux que le son terrible qu’il produit fut le bête syndrome de douleur d’un être humain. Il n’avait plus de souffle depuis bien longtemps, des kilomètres plus loin sur la route, à qui tendait l’oreille, de la position de l’homme, toujours, un cri s’échappait.

La doyenne dira que le diable s’est servi de cet infortuné comme d’un relai acoustique relié à enfer, d’où il put leur faire écouter son rire.

« Ho ! Ho ! Ho ! Sage et gentille vieille femme de cette école de ceux qui pensent que le mal entier est contenu dans une seule entité, pensa Marie. Comme cela doit être rassurant. Au moins tu te fais croire que tu es bien entourée. Mais... Je suis là. Le diable ? Non. L’inexpliqué n’est pas l’inexplicable. Il a crié longtemps, mais... Ah, oui. Je peux faire du bruit tout en inspirant et en expirant. Je ne sais pas comment il a fait pour que son timbre soit si régulier, mais ce doit être possible. Les visions d’horreur ? Une psychose collective, peut-être... Moi ? Ah, ça je ne sais pas, en revanche. »

5.

Il y avait bien longtemps qu’ils étaient sur la route, et que ce même champ d’herbe se répétait infiniment. Il y avait des semaines qu’ils ne s’étaient plus arrêtés ; aucun des passagers, même, ne maugréa lorsque la doyenne leur fit franchir les deux stations qu’ils croisèrent sans s’arrêter durant ce temps. La perte de l’homme à la chemise blanche, son hurlement et celui, plus terrifiant encore car plus puissant, plus mystérieux aussi, qui précéda, avaient profondément marqués chacun. Ce n’était pas la première fois qu’ils abandonnaient un compagnon, quoi que souvent c’était le désir de celui-là, mais le caractère spectaculaire de la situation dans laquelle l’homme avait été abandonné avait atteint chacun plus durement, et s’ils pouvaient éviter un arrêt, si ce devait au prix d’une faim encore plus intense, si ce ne devait être immédiatement vital, ils allaient s’en passer. Plus il y aurait de kilomètres entre eux et la source du premier cri, mieux ils se sentiraient. Il ne restait qu’à espérer que la source ne soit pas chose à se déplacer.

La pluie aussi ne s’était pas arrêtée. Oh, elle ne s’arrête jamais, mais elle se calme, parfois. Elle était déchaînée, et tombait en trombe et pesamment sur le bus, provoquant un bruit tel qu’il fallait à ceux qui voulaient communiquer pratiquement crier. Le vent au dehors promenait des trombes de pluies et faisait tyranniquement danser l’herbe tout autour du bus ; ce qui était terrible, était apaisant pour Marie, pour elle, assez à l’aise sous sa robe chaude. Et dans cet état hypnotique, elle pensait.

L’homme au chapeau à plume intriguait Marie. Elle ne le remarqua pas tout de suite, pas même lorsqu’il l’aida à remonter dans le bus : Il lui fallut quelques jours entier pour digérer ce moments, et pour avoir enfin accès aux images de la bande mémoriel qui contenait ces étranges minutes. Sitôt qu’elle put le faire, elle commença à prêter attention aux faits et gestes de l’homme, ce qui n’était pas dans les habitudes de Marie, largement centrée sur elle-même.

L’homme au chapeau à plume se tenait toujours droit sur son siège, toujours comme s’il entrait à peine dans le bus, et comme s’il savait qu’il allait bientôt en sortir. Il était évident que son dos lui faisait mal, et que la faim le taraudait, mais il ne se plaignait jamais, gardait toujours une attitude digne, conservait toujours cette posture droite et un demi sourire de l’homme qui marche le monde en seigneur. C’était un roi. Marie le compris, et s’imaginait que si elle eut en gagnante à le conduire à un échafaud, le traînant par une corde, ou même qu’il soit encagé, avec cet air éternellement digne qui était le sien, il semblerait encore dominer le monde et celle qui participe à le terminer, elle, la Marie en bourreau. Si la vie eut fait de cet homme un mendiant et de Marie une fille de la haute société, s’ils durent se croiser, parée de ses plus riches apparats, elle semblerait encore être une pauvresse en guenilles sitôt présente aux côtés de l’homme dans le champ visuel de qui que ce soit.

Marie testa bien des scénarios et dans aucune des itérations qu’elle visualisa elle parvînt à se voir autre qu’une minuscule enfant ingénue à côté de celui-là, qui évoluait avec l’assurance d’un homme qui a percé les secrets de la vie, s’est accommodé des réponses, qui donc ne craint l’avenir. Il donne l’air de savoir où se trouvent, dans le noir de la vie, les marches et les embûches, les obstacles, les montagnes et les piliers, les pentes, et lorsque chacun tâtonne pour ne pas s’abîmer, lui marche avec assurance, sans se cogner, sans trébucher sans détours inutiles, comme sachant où sont les voies sans issues, et les rallongements. Il va droit et sans crainte. Ainsi en était-il dans l’esprit de Marie. Elle essaya, mais ne parvînt pas à visualiser l’homme, pensait-elle « réalistement », moins noble, et elle-même moins gueuse... Ou bien elle ne le voulut inconsciemment pas. Et pourtant, elle ressentait une étrange frustration à se voir ainsi réduite : Un paradoxe qui ne trouvera d’explication que dans le fond abyssale de son âme.

Ce roi n’avait même pas besoin d’un trône surélevé ; sur un fauteuil délabré au milieu du bus il dominait chacun, et Marie pensa : Si elle le tuait, la noblesse vaniteuse de l’homme s’évaporerait. Elle serait alors la seule qu’on attend pour que le bus redémarre, la seule qu’on porte ; car les reines ne se salissent pas à marcher sur le sol des mortels.

« Froid... » chuchota Marie.

Le vent s’infiltrait dans le vieux bus.

6. Extrait du journal D’Esseur, Entrée 132.

« Définitivement, Marie m’obsède. Peut-être aussi parce qu’il n’y a rien d’autre qui pourrait m’occuper l’esprit. Peut-être, aussi, parce que Marie pourrait être réellement une anomalie sur cette planète. Tous ses faits, tout ce qui la matérialise dans le monde est original. Voyez un être humain ; imaginez des stimulus environnementaux variés s’appliquant à lui. Automatiquement, il y a des réponses attendues et qui nous permettent d’interagir avec cette personne de manière logique, alors, d’exploiter cette compréhension du monde. Le panel de réactions attendu lors de la percussion violente d’un corps avec un objet n’est pas infini. L’un criera, l’autre feindra l’indifférence, etc. Le froid nous fera trembler ; la pluie : baisser la tête pour ne pas recevoir de gouttes d’eau dans les yeux... Avec Marie, rien de tout cela ne s’applique. Je l’ai vu pleurer un jour parce que le vent s’est arrêté de souffler, bon..., se laisser ballotter comme un chiffon une fois où nous roulions sur un chemin particulièrement mal entretenu, se cogner aux sièges et aux parois sans rien dire. Je l’ai vu répondre à des conversations qui ne lui étaient pas destinées ; je l’ai entendu se réjouir de la perte d’un des passagers, et s’en attrister dans la même phrase. Elle mange sous sa robe à l’abri des regards et, pourrait-on croire, du froid ; mais elle ne se couvre pas pendant les saisons glacées, et ne se dévêt pas un tout petit peu pendant celles un peu plus chaudes.

Je crois pourtant pouvoir affirmer qu’elle n’est pas une marginale qui feindrait d’être différente pour satisfaire un goût narcissique d’être regardé pour originale. Je crois fermement que ni la raison logique, ni la raison de l’instinct n’ont été imprimés en elle ; jamais. Et quand même, d’étonnant, en voilà une qui n’est pas idiote. Sa logique est d’outre-monde, mais il faut bien qu’elle fonctionne dans le notre pour avoir fait qu’aujourd’hui elle soit encore vivante et passagère de ce bus. »

7.1

Marie : « La saison froide approche. Toi tu vas mourir, et... toi aussi... Tu es trop faible, et fragile. »

La vieille femme au volant du bus jeta un regard dans le rétroviseur, et aperçut Marie dans l’allée qui séparait les deux rangées de siège, debout, pointant du doigt des passagers qui ne prêtaient, ou feignaient de ne prêter aucune attention à ce qu’elle disait. La vieille femme soupira, puis se concentra à nouveau sur la route.

« Ne m’interrompt pas quand je parle... »

Personne ne parla, ni même ne réagit.

« La cathédrale, elle n’existe pas ! Il n’y a pas de refuge à ce qui nous poursuit, ou... ce qui se trouve autour de nous. La cathédrale ? C’est une invention qui sert à combler la disparition de tout but en ce monde. Vous ne pouvez plus même accomplir le plus puéril, accumuler, dominer... Non, attendez...

Accumuler : Si ! C’est bien ce que fait Mé... Méra... Elle ! Tu gardes sous ton siège des trucs que tu dis tiens. Des cailloux et un morceau de carrelage, de la terre et ce crâne de chat, ou de je-sais-pas-quoi.

Dominer : Pfff... Si ce n’est pas ce que fait la doyenne... Tu aimes ça, hein ? Diriger, être obéit, être importante...

Oui, je vois..., ce n’est pas de ta faute. C’est l’instinct. Et il nous pousse à faire ce qui nous procure du plaisir, ou de la satisfaction... Ah, oui. Nous sommes pathétiques, et impuissants. Alors, même à l’état le plus démuni, le plus primitif, nous continuons d’agir comme s’il fallait être un roi : posséder, et dominer...

Nous ne perdons pas nos buts, en fait... ! Alors pourquoi avoir inventé la cathédrale... ? Ah ! Parce que nous n’irions pas bien loin, spirituellement parlant, en accumulant des cailloux, et en menant une poignée d’indigents. Vous êtes là, et... lorsque... il était... »

L’homme au chapeau à plume avait réagit au discours de Marie. Il se leva tranquillement, et de la manière élégante qui était la sienne marcha dans l’allée, souriant.

Son visage était si proche de celui de Marie qu’elle dut s’incliner en arrière. Et quand l’homme prononça les mots suivants, elle senti son souffle : ce qu’il y avait de plus proche de la sensation d’être touchée depuis qu’elle fut portée dans la station.

« Nous le savons tous, cela. » dit l’homme, un sourire tendre au visage.

7.2

Marie repensa à l’attitude de l’homme, il y a quelques jours. Son attitude l’avait tant décontenancée qu’elle avait immédiatement cessé son discours, et après un instant d’hésitation était partie silencieusement se recroqueviller comme à son habitude dans son coin. Quel était ce pouvoir qu’il avait eut sur elle ? – Qu’importait... L’avait-il exercé consciemment ? – Voilà ce qu’il fallait savoir. Si ce porc avait agit avec en tête un objectif la concernant elle, Marie, c’est qu’il avait exercé une puissance contre elle, et cela lui était intolérable. Elle le tuerait ce soir.

7.3

Le soir vînt. L’homme aussi, auprès de Marie.

Il y a une étrange pudibonderie chez les humains, calculée, et révélatrice. Marie se trouvait dans son renfoncement du fond du bus où un siège manquait, comme d’habitude. Devant elle étaient plantés deux sièges qui, dans la position accroupie dans laquelle Marie se trouvait, donnait l’air d’être de hautes murailles infranchissables ; de fait, elle était une faible géante repliée, aux genoux appuyés aux murs d’une ruelle sans issue. Si l’homme au chapeau à plume s’était installé à côté de Marie – proximité qui n’aurait déplut à aucun des deux –, il l’aurait enfermée complètement. Et bien que ses intentions ne soient nullement mauvaises, cela aurait semblé incorrecte, agressif. Il faut que l’on soit une race si mauvaise pour ne pouvoir approcher quelqu’un en toute circonstance sans lui mettre en tête des idées de sombres intentions.

« Mon corps est obscène, dit Marie.

— Qui l’a dit ?

— Les autres. »

L’homme ferma les yeux, et réfléchit un instant à ce que venait de dire Marie avant de répondre :

« C’est vrai, les autres nous définissent... Mais toi, qui existe dans ta propre réalité, comment peux-tu intégrer ce que les autres, qui sont alors d’ailleurs, prétendent ?

— Je ne sais pas... C’est une idée belle, et laide, comme un dessin d’enfant.

— Ton corps n’est pas obscène.

— Je sais... Je veux dire : Ça m’amuse d’imaginer qu’il l’est, que je suis un monstre.

—...

— Je suis ma propre création. »

Subrepticement, balayant le visage de l’homme à toute vitesse, une moue de dégoût passa.

« Tu es effrayante...

— Mmhm, murmura Marie, l’air toujours égal, impassible.

— Et fascinante », chuchota-t-il.

7.4

Un autre jour, l’homme et Marie au même endroit qu’à leur dernière discussion.

« Moi je ne sais rien de ce que nous faisons, d’où nous allons », entama Marie.

L’homme souleva lentement son chapeau à plume et le posa à ses côtés avec lenteur et délicatesse, comme s’il s’était agit, avec prudence, de n’éveiller aucun des spectres plats tapis dans la ferraille du bus.

« C’est bien, chuchotait l’homme dans le silence de cathédrale du bus, Aucun ne le sait. Nous pourrions travailler une vie à étudier, nous ne saurions rien des connaissances de l’univers. Nous pourrions nous faire télécharger l’ensemble des découvertes de l’homme : Nous ne saurions rien. Tout l’extérieur à nous n’est qu’une construction des autres, et nous sommes une race de menteurs et d’affabulateurs ; souviens-toi la taille des bibliothèques de romans. Toi, tu es la plus sage d’entre nous : Tu te construis, tu t’inventes, tu ne sais rien, tu expérimentes. Ta destination, tu la construis ; tu n’empruntes pas les chemins des « savants ». Le chemin de ceux-là, où les crédules se suivent les uns et les autres. Tu es d’ailleurs ; je te vois, toi, de la race de ceux qui ont créés l’univers. »

Marie : « Non. J’ai du mal à endurer tout cela... Être heureuse, ou être triste, m’est insupportable. Alors je m’invente, oui. Alors peut-être que je saurais m’inventer des bonheurs et des déceptions acceptables... Je crois. »

8. Extrait du journal d’Esseur, entrée 287

« Un grincement métallique provenait du fond du bus. Comme je craignais qu’il s’agit du moteur, je fini par me lever pour aller en faire le constat. Je découvrais Marie, qui s’était procurée je-ne-sais-comment un morceau de ferraille dont un des angles était aiguisé, avec lequel elle gravait dans les parois métalliques du bus d’obscures figures...

"Qu’est-ce que c’est... ? Demandais-je à Marie. Elle me dévisagea un instant comme si la réponse était évidente, et continua.

Elle me fascine.

Je crois que c’est une station qu’il y a, au loin.

Je vais essayer de m’y isoler un petit moment avec Marie.

9.

C’était un bruit étouffé, renié dans la pliure d’un bras. Il eut préféré qu’on ignore sa condition, mais le corps est ainsi, un lâche qui hurle à l’aide, qu’importe la constitution de l’esprit qui l’habite. Sa gorge le brûlait : Voulez-vous bien vous figurer la sensation d’un homme à qui des clous glissent dans la gorge ? S’il eut pu croire que cette douleur serait affaibli de la manière suivante, il l’eut fait : il eut creusé jusqu’aux organes son cou de ses ongles. Pour racler sa gorge de l’intérieur, il tentait d’exulter des bruits rauques entre ses crises de toux qu’il étouffait vainement. Et maintenant, sous la pluie qui tambourinait sur la tôle du bus, accompagnait un deuxième instrument, sinistre, noir, qui commande à la mort la destruction de l’émetteur.

Sous son drap anthracite, abîmé, sale, elle bondissait avec vélocité, de kilomètre en kilomètre, en direction du corps de l’homme au chapeau à plume qui l’appelait.

« Il n’est pas si désagréable que les autres... »

Marie parlait toute seule, à voix haute, inaudible toutefois pour les autres passagers à cause du boucan de la nature.

« J’espère qu’il vivra... » ajouta-t-elle à ses propres propos avant d’entrer silencieusement en elle-même pendant un long moment...

Elle reprit :

« Non, j’espère qu’il mourra... Quel besoin j’ai bien pu ressentir d’apparaître vertueuse à moi-même ? Stupide Marie.

C’est mieux, qu’il meurt. Nous flottons sur un océan sans remous depuis trop longtemps. Même ciel – rien à l’horizon – ni jours, ni nuits... Je ne sais même plus voir le temps passer, car il n’y a plus de vagues, plus de marqueurs notables.

J’espère que cette stupide espèce agitée va disparaître avec lui, là, qui tousse. J’en suis la représentante la plus sincère – oh oui – de cette minable espèce dont l’instinct est, a été, jusqu’à la détermination de ce monde présent, de nous conduire au chaos sitôt que la paix, que nous ne savons endurer, s’est imposée ; car nous sommes programmés à la déconstruire systématiquement, comme nous le sommes à faire tant de chose pour, ironiquement, nous préserver. La paix, c’est l’ennui dans la grille d’analyse des choses et de chacun, et inscrite originellement, dans le code humain.

Qu’on ne s’y trompe. Cet homme, tout comme Esseur auparavant, qui me veut sincèrement en paix, qui veut sincèrement que nous allions mieux, voir bien, est en guerre, le plus guerrier de nous tous. Regardez comme il est agité, comme il veut nous aider tous. S’il avait été entouré d’humains paisibles, et s’il avait vécu dans un monde en paix, alors ennuyeux, l’inclinaison de son cœur eut été la plus prompte à nous vouloir tous exterminés.

J’espère qu’il va mourir, c’est la seule chose intéressante qui pourrait arriver. Voilà qui nous fera ressentir bien des choses, voilà ce que je veux : voilà qui éloignera quelques jours l’ennui. »

10.

« Non... » ; oui : « Non... ». Juste un mot, un seul, une toute petite syllabe, et susurrée. C’est seulement ce que put expulser Marie au travers des sanglots qui l’agitaient depuis un long moment. « Non », que le désespoir commande d’essayer dans une tentative de conjurer la réalité.

L’homme au chapeau à plume avait été installé au fond du bus de sorte qu’il put être allongé. Sa tête était appuyée sur les cuisses de Marie. On ne demanda même pas à cette femme de faire de la place : Elle était une cabosse inamovible de la tôle du bus. Dans une position qu’il eut involontier admis comme inconfortable pour sa nuque – son âme savourait –, l’homme souriait, et, tout affaiblit qu’il était, lutta pour tenir à Marie les propos suivants :

« Je t’aime bien, Marie... Je comprends Esseur... »

Le nez de Marie coulait ; elle bavait, aussi, ce qu’elle ne put réaliser car l’humidité de tout cela se confondait dans ses larmes. C’est une moue pitoyable qui figeait son visage, et les muscles de celui-ci le tendait et le plissait comme ne le peut qu’une tristesse s’étendant par delà les seuils tolérables. Par les fentes de son visage d’étain fondant, que sa sueur, sa bave et ses larmes fraîches figeaient par moment dans des états déliquescents, elle expulsa, ce que toute sa faiblesse et le reste de sa force lui firent exprimer dans un murmure hurlant :

« Oh non, non, non... »

Toutes les apparences du corps de Marie laissaient place à la vérité de sa douleur. Elle vivait l’abandon et l’oubli de soi qu’aucun acteur, qu’aucune actrice qui, soucieux toujours de son paraître, n’exprime rien de ce qu’avec force Marie exprimait, et vivait.

« Tu ne peux pas m’aimer... dit Marie en sanglotant, si tu le fais, tu finiras détruit...

— Tu veux dire... qu’il pourrait en être autrement... dans mon état... ? Ah, ah ! Aïe...

— Oui, tu ne comprends pas... »

Marie plaça ses paumes tout contre son ventre, en écartant ses longs doigts le plus qu’elle pouvait et, sitôt que son corps tremblant s’apaisa légèrement, ajouta :

« C’est interdit, d’aimer ce que je suis... »

L’homme : « Est-ce que tu joues, ou est-ce que tu crois vraiment que ton corps est obscène... Qu’y toucher, si tu le veux, est interdit... ? Qui a dit cela, qui soit important au point d’influencer Marie ?

— Je... n’ai pas parlé de mon corps... Enfin...

— C’est le geste que tu as fait avec ta main... qui m’a fait penser cela... »

—...

11.

« Marie...

Il tient à ce que tu l’accompagnes...

Nous t’attendrons. »

Marie gardait le regard baissé, n’osant montrer son visage et la moue imprimée sur celui-ci, qu’elle savait pathétique. Ses paupières eurent à se soulever de beaucoup pour qu’elle puisse apercevoir le visage de la doyenne. La vieille femme se tenait dans l’allée, et si le prénom de Marie n’avait pas été prononcé, il y aurait eu à douter qu’elle s’adressa bien à la femme des interstices. La doyenne fixait le paysage au travers la vitre arrière du bus, si parfaitement immobile qu’il donnait l’air, après tant d’agonies et de tempêtes, d’enfin être mort. C’est un cadavre pensait la doyenne, et à cette pensée, et à toute vitesse, alternèrent terreur et soulagement.

Marie interpréta l’immobilité de la doyenne et son silence comme l’attente d’une réponse, ou peut-être d’une réaction de sa part. Sa lèvre inférieure trembla, puis alla se réfugier derrière sa lèvre supérieure. Son visage, pareil à une feuille de papier qu’un poing tiendrait froissé par le nez ; elle sanglota et dit finalement, d’une voix faible et aiguë, traînant sur le dernier mot, comme si elle réalisait qu’en sortant ce petit mot, coulant, il entraînait dans son flot un peu de la douleur qui la battait :

« Je saiiiiiiiiiis... ».

Entendant cela, la doyenne se réveilla, tourna les talons et marcha dans l’allée en direction de sa cabine. Le silence dans le bus était si fort, plus fort que jamais entendu ; aussi les pas lent de la vieille femme résonnèrent dans le bus avec la solennité grave et terrible d’un tambour qui, sitôt qu’il doit s’arrêter, annonce la guerre : la guerre en Marie.

Pleurant dans ses bras qu’elle avait enroulés autour de ses genoux, et sans même lever la tête, Marie se fit glisser sur son derrière en se tractant à l’aide de ses talons jusqu’à s’extraire de la rangée de sièges où elle résidait. Immobile dans l’entrée de l’allée, elle y demeura un moment.

C’était une scène macabre qui échappa à la conscience de Marie. Les passagers immobiles semblaient des morts disposés par quelque fou sur des sièges, chacun bien rangé à sa place dans le sombre corridor. Une seule anomalie : Le bras de l’homme au chapeau à plume ballait dans l’allée par dessus l’accoudoir, comme une adresse à l’attention de Marie.

Quand Marie aperçut le bras, levant subrepticement la tête de ses genoux, elle amorça une longue et laborieuse glisse qui se fit sans qu’elle changeât de position ; sa tête toujours dans ses genoux, elle se traîna assise en se tirant par ses deux pieds joints qui l’emmenaient à travers le bus comme la perche d’un gondolier dans un film qu’on passerait à l’envers.

Ses pieds se levaient et tombaient à l’unisson, gauchement. Ses talons, ensuite, s’ancraient dans le sol et les articulations de ses genoux se resserraient pour faire glisser le reste de Marie : Une : Les pieds se lèvent ; deux : Les talons s’ancrent au sol ; trois : Les jambes se replient... Une, deux, trois... Une, deux, trois...

Une, deux, trois,

Une... Deux... Trois...

Arrivée au niveau de l’homme, Marie, sans lever la tête, tâtonna d’une main pour trouver celle du mourant. Une fois fait, elle caressa pudiquement les doigts de l’homme du bout des siens ; même pas. Elle ne toucha pas sa peau, et plutôt du bout de ses longs ongles seulement le caressait.

12.

Marie et l’homme étaient assis côte à côte dans une des pièces reculée d’une station où murs, sols et plafonds étaient uniformément tapis de ce carrelage blanc corrompu par une ombre sordide.

La lampe de poche qu’avait amené Marie était posée à la verticale, non loin d’eux, entre eux, et dessinait un cercle carrelé au plafond. La faible diffusion de la lumière hors du cône qui l’enfermait obligeait les parties non exposées du corps des deux à se fondre dans la pois noire du mur contre laquelle ils s’adossaient, et ce sont deux moitiés de corps qui se parlaient.

« Tout fini maintenant, commença l’homme, ils ne t’attendront pas très longtemps.

— J’ai souhaité cela, que tu meurs, dit calmement Marie.

—...

— Je suis un monstre obscène.

— Je ne sais pas... Non. Marie, j’ai du mal à respirer... Attends... Ne parle pas. C’est trop facile.

— Ce monde pourri est mourant, j’espère qu’on disparaîtra tous, et qu’aucun cafard ne survivra à ce qui nous met fin..

— Marie, tais-toi... Oui, la configuration de ce monde n’a pas de place dans laquelle t’intégrer. Tu veux mettre fin au monde entier et il faudrait que tu sois le monstre à blâmer ?...

— Non... ce n’est pas...

— Laisse moi terminer. Je sais des choses. Ce que je vois, Marie, c’est que, contrairement à ce que tu veux faire croire, tu es atteignable par ton environnement et par les autres. Tu es une passagère qui s’ennuie dans ce bus, troublée et blessée par notre isolement. Et ton isolement est le pire : ton esprit, dont tu n’as pas décidé la configuration, est un lieu où aucun n’ose entrer : Il ressemble à une place égarée. Ton esprit est abîmé, c’est une ruine. Tu es une ruine d’une civilisation inconnue. On ne dort pas dans les ruines, on ne s’y repose pas : Ce n’est pas chez soi, et pire : qui sait s’il n’y a pas là des fantômes ou autre piège ? Ceux qui se rencontrent facilement sont ceux dont l’esprit est convenu, moderne, simple : ils se sentent chez les uns comme chez eux. Personne ne saurait être à l’aise ainsi dans ton monde. Personne.

Ta haine est une conséquence normale, un résultat... mathématique. Tu n’es pas maléfique, tu n’es pas idiote. Tu es simplement configurée d’une manière qui n’est pas compatible avec notre monde. Tu n’es pas un monstre, tu es malheureuse.

Je n’ai pas de regrets à quitter un tel monde.

Je ne t’en veux pas pour ce que tu vas faire. Je sais ce que la haine te pousse à faire.

Je sais...

... pour Esseur. »

Sur ces derniers mots, la lèvre inférieur de Marie trembla. Elle sanglota et, les yeux fermés, les larmes coulèrent sur son visage. Pendant quelques minutes elle pleura en silence. C’est l’homme qui l’interrompit en laissant glisser la main qu’il gardait posée sur sa cuisse, et qui tomba sur les doigts de Marie.

Cela eut l’effet d’apaiser la femme. Elle passa son bras osseux sur son visage pour l’essuyer.

Elle retira sa main qui se trouvait sous celle de l’homme, et saisit tous ses jupons. Elle les remonta.

En contorsionnant son bassin, elle fit passer l’une de ses jambes nues par dessus les deux allongées de l’homme.

A califourchon sur lui, dans les ténèbres carrelés de cette station à peine entamés par une lampe, Marie plaça ses coudes sur les épaules de l’homme. Ses avant-bras enserraient la tête de celui-là et lentement ses longs doigts se replièrent en saccade sur le crâne de l’homme, des doigts, dans le noir, sombres, comme les pattes d’une araignées mourante.

Tout anesthésié, l’homme se sentait dans un état d’euphorie cotonneuse. Son corps n’était plus douloureux ; sa gorge n’était plus douloureuse.

La tête de l’homme vogua en avant, délaissant son corps, traversa un voile sombre derrière lequel le noir était complet.

Aveugle, et paisiblement, il étouffa.

Marie pleurait à chaude larmes lorsqu’elle émergea en titubant des ombres de la station lugubre. Les passagers étaient disposés en arc-de-cercle et l’observaient silencieusement. Immobile, Marie sanglota le discours suivant sans croiser aucun regard :

« C’est le corps d’un monstre, que j’ai. Le croiriez-vous, si je vous disais qu’il y a, d’entre mes seins jusqu’au bas de mon ventre, une mâchoire énorme qui vous dévorera tous. Je hais ce monde, et vous tous, à tel point : il ne me suffira de le quitter. Je veux vous prendre tous avec moi. Je veux vous prendre à ce monde stupide, et que ma haine, à ma mort sempiternelle, puissante, puissante !, peut-être atteigne quelqu’un ayant le pouvoir d’agir, de changer les choses. Qu’il voie... ce que j’ai (sur le mot suivant, Marie serre les dents à s’en blesser et son visage se creuse de mille sillons) bâti ! (elle serre les poings), qu’il voie la noirceur – plus noire que noire ! – d’un cœur sensible et battu... (des larmes coulent sur son visage, elle ouvre la bouche le plus grand qu’elle peut, toute ronde, et respire fortement). Sensible, je le jure, c’est seulement que je ne peux pas supporter... pas supporter, car je n’arrive pas à vous ressembler pour vous tolérer..., la (le mot suivant, elle le hurle en direction du sol et tout son corps se tend en arrière) SOLITUDE ! »

13. Épilogue

« Pan ». Un trou sanglant s’ouvre au milieu du front de Marie. Elle s’écroule.

La doyenne, le bras tendu, un pistolet au poing, s’exprime en fixant où le visage de Marie aurait du encore tenir.

« Va, Marie. Si jamais des signaux avaient pu être entendus, ils l’auraient déjà été. »

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