Les choses du bois de Longin

2.

Toujours était-il que la question de la matérialité des choses était énigmatique. Les matins, après chacun de leur passage, on ne pouvait jamais observer la moindre herbe ployée par ces étranges marcheurs. De quelque manière pourtant, leurs pieds ne devaient pas passer au travers des obstacles du terrain ; sinon, pourquoi elles contourneraient les obstacles au lieu de passer simplement au travers ? concluait la fillette sous forme de question, comme si la réponse était évidente. Ainsi supposait-elle que les choses marchent simplement sur l’herbe, mais qu’elles n’ont que trop peu de poids pour la plier, ce qui restait toutefois difficile à constater précisément d’où elle pouvait seulement les observer. Mais elle croyait n’avoir que trop peu d’indices pour admettre que les choses sont immatérielles, et ne doutait qu’occasionnellement à propos de cela.

Quoi qu’il en était réellement, dans un cas ou dans l’autre, elles étaient légères comme l’insecte ou immatérielles, et alors : les concevoir dangereuses était parfois pour la jeune fille difficile à faire concrètement, bien qu’en elle, un sentiment de méfiance envers les choses était entretenu – notamment par sa mère et qui, de temps à autre, muait en peur...

Il n’y a pas si longtemps la jeune fille rêva terriblement. Elle se trouvait dans la clairière, mais celle-ci était vierge, sans cabane, sans personne, sinon une chose, une seule, se tenant au centre et la soulevant par ses deux minuscules poignets d’enfant chétive, la maintenait en l’air les bras écartés. Terrifiée, elle n’osait ni lutter, ni la regarder en face alors même que la chose avait approché son visage – monstrueux dans ce rêve – si près du sien qu’elle en sentait l’haleine, si ce n’était l’exhalation d’un cadavre. La chose respirait lourdement et, alors qu’il ne faisait nullement froid, une émanation vaporeuse s’échappait de sa bouche ; l’impression étrange, immédiate et indestructible chez la petite fille naquit : elle apercevait là un échappement des royaumes d’outre-tombe auxquels elle se savait désespérément promise à l’instant de son rêve. Et la chose avec une force prodigieuse écarta ses longs bras en tenant toujours fermement ceux de la fillette qui, sans aucune résistance, lui furent séparés du corps. La chose s’estompa. Le sol se redressa à la verticale, fonça menaçant vers ce qu’il restait de la petite fille impuissante à amortir le choc. Et ce n’est que quand la terre caillouteuse claqua sa joue qu’enfin elle se réveilla.

D’où venait qu’elle les vit si terribles ? De sa mère, seulement ? Ou avait-elle comprit quelque chose par elle-même, en elle-même, à les observer, inconsciemment... ? Non..., pensa par désespoir la jeune fille, un instant résigné ; elle réalisait qu’elle ne savait rien, ni des choses ni du monde, si elles sont réellement menaçantes pour l’intégrité physique, ou pour la vie. Et quand bien même elles ne viseraient pas le corps, il existe d’autres structures à atteindre en chacun, l’esprit notamment. « Pourquoi est-ce qu’elles ne nous détruisent pas ? » se demanda la fillette. « Est-ce qu’elles ne sont seulement pas capables de nous voir ? Ou bien elles ne nous veulent pas de mal ? » – « Si en vrai elles ont autant de force que dans mon rêve, pourquoi est-ce qu’elles ont contourné la digue, le rondin de bois, les branchages, au lieu de les démolir pour passer ? » – « Parce qu’elles respectent la nature ; en sont les protectrices, peut-être ? » Et alors elles seraient dangereuses parce qu’elles haïssent ceux qui sont venus l’habiter, « nous ? », parce que ce serait un endroit sacré ? Toc, toc. A-t-elle déjà été jugée coupable, elle, à douze ans, de quelque outrage envers ce lieu ? Toc, toc. Sont-elles des dieux et des déesses ? Un système d’auto-défense de la nature ? D’attaque ? Sont-elles des esprits ? Toc, toc, toc. « Des esprits de rage ? » ou bien est-ce la condition naturelle des morts ? Viennent-elles de l’enfer ? D’ailleurs ? Sont-ce elles les intruses ? – « Ou nous, hein ? » Sont-elles biologiquement vivantes ? Ou quelque sorte de pantins ? Toc, toc, toc, toc. Oh, trop de questions pour la fillette qui n’était qu’à peine capable de formuler la plupart de celles qui lui traversaient la tête... Toc, toc.

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