Les choses du bois de Longin

La jeune fille croyait instinctivement en un être indéfini, supérieur à elle et ses pareils par essence, à la vie même ; impénétrable aussi, mais elle chercha tout de même à prouver qu’il n’était pas ce qu’elle ne voulait pas qu’il soit : un pathétique ennuyé qui ne s’affairerait que par habitude ou devoir, ou quoi, à tourner stupidement une manivelle pour l’éternité, et jouer en boucle une mélodie préprogrammée. Les expériences de la fillette visaient à le démontrer grâce à la digue qu’elle construisit, et selon son analyse des résultats obtenus, il n’en était rien. Les choses ont contournés l’obstacle ou même, parfois, à l’amusement de la fillette, ont mis à l’épreuve leur absence de souplesse, la raideur de leurs corps pour passer par-dessus. Ainsi, bien qu’elle ait peu de certitude, elle avait celle-ci, pourtant douteuse, que ce n’était pas un tout-puissant idiot qui animait les choses ; si leurs déplacements, leurs existences étaient enregistrés dans la carte d’un cylindre métallique, elles n’auraient pas contourné l’obstacle mais seraient bêtement passées au travers, conclut la jeune fille ; et pas seulement : elles étaient capables de penser d’une façon développée. Il devait bien falloir aux choses une sorte d’intelligence pour analyser l’environnement et ses variations, les pratiquer en fonction des informations qu’elles en recevaient pour, de cette manière, échapper à une détermination stupide. Une analyse correcte, à cela près : parce que leur apparence sont humaines, la jeune fille, qui projette son esprit sur les choses, leur prête inconsidérément plus d’intelligence que ses expériences ne devraient lui permettre de conclure qu’elles ont ; la plus dénuée d’intelligence des bactéries agit ainsi face à un obstacle. De plus, il échappa à l’enfant, si ce n’est qu’elle fit inconsciemment obstruction à l’idée insupportable, pour le mieux dans tous les cas, qu’elle put avoir été elle-même un son de la mélodie accordé avec les autres, les choses, sa mère, son frère, le bois. Ce qu’elle aurait pensé, ce qu’elle aurait cru, ce qu’elle aurait expérimenté ; la digue qu’elle construisit, tout cela aurait pu être voulu de sorte que les choses programmées paraissent interagir logiquement avec l’environnement une fois modifié, de sorte que les conclusions de cette petite fille la manipule à agir tel que l’ennuyé tout-puissant l’aurait voulu ; et qui sait pourquoi il aurait désiré la regarder bouger et penser ainsi, alors...

Il y avait encore tant d’autres causes possibles à ces choses que cette petite fille n’aurait su envisager ayant grandi dans ces bois, inconcevables alors de son temps, ou jamais de son vivant. Il se pouvait bien que ces choses soient le produit de machines sophistiquées, une illusion intelligente, quelque farce qui, dépendante d’une technologie formidable, ne pourrait être percée à jour par les trois habitants de la clairière du bois de Longin. Là se situait une partie des domaines au-delà des moyens d’appréhension d’une personne qui aurait passé sa vie dans cette clairière. Ce genre de machine, et surtout l’intention vicieuse qui la manipulerait, ne se conçoit pas, pas même par l’esprit humain le plus brillant, sans qu’une technologie ou un concept, sans qu’une expérience à laquelle se référer s’en soit rapprochée une fois – la cabane ne put précéder à la hache, ni la hache au silex. L’évolution des connaissances se fait par étapes nécessaires – On peut imaginer qu’un esprit exceptionnel soit éventuellement capable de sauter des étapes mais, des étapes : ils leurs en manque de bien trop nombreuses, inaccessibles dans cette clairière, pour pouvoir concevoir le potentiel vicieux d’un quelconque esprit, et puis ensuite l’infinité de ce qu’un tel esprit peut produire. L’on en sait si peu ; et l’on peut en savoir si peu, enfermés comme ils le sont.

Parfois, l’enfant ressent les limites de ce qu’elle peut concevoir, et il lui arrive de ressentir un petit pincement à l’idée que la vérité sur ces bois et les choses puisse être hors de son domaine d’atteinte. Réalisant qu’elle en sait si peu, la jeune fille conclut ce qui seul devrait être une certitude pour elle : Ici, on n’est pas à la merci des choses, on n’est à la merci que de ce qu’on croit qu’elles sont. Qui garde cette étrange geôle ? Les choses, ou la peur ? – Je sais pas, mais c’est pas une « prison ». C’est pas aussi dur que ce qui est décrit dans le livre.

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