Les choses du bois de Longin

Occasionnellement, rarement mais trop souvent pour la jeune enfant, lors d’une nuit dans un mois, lors d’une nuit dans un autre, quelqu’un – une chose – chutait comme en provenance du ciel – la jeune fille ne comprit jamais d’où – en hurlant, et s’écrasait violemment contre le sol sans, pourtant, la moindre projection de sang visible. Ces choses là en revanche sont profondément terrifiantes, et donnent à l’enfant une chaire de poule qui reste en général jusqu’au matin. Ces choses, écrasées, et aux membres déboités, parviennent toutefois toujours à ramper jusqu’au-delà de la lisière avant qu’il ne fasse jour dans la clairière, tractées par ce qu’il leur reste de valide, en des mouvements dégoutants et saccadés. Elles ont d’intéressant, toutefois, qu’elles portent en elles des éléments de réponses, quoi qu’obscures et diablement cryptés, quant à leur nature véritable, pensait l’enfant : lors d’aucun des jours qui ont succédés à ces évènements, la jeune fille n’a pu observer de trace de leur chute ; pas de sang ni d’objets brisés, ni membre ni chair, ni quoi. Pas plus qu’elle n’a été capable d’observer une fois seulement la moindre trace de pas ; il n’existe pas une fleur abimée par les choses, ni une brindille d’herbe couchée après leur passage.

De là, la fillette déduit une caractéristique des choses qui lui paraît certaine : elles n’ont pas de poids, pour qu’elles ne laissent jamais de trace de leur passage au sol, pas même celles qui tombent de si haut malgré tout le paradoxe que cela implique. C’est pourquoi elles donnent souvent à la jeune enfant l’impression d’être des mirages. Et quand même, elles se comportent comme si elles étaient matérielles ; elles ne passent jamais au travers des obstacles, de la cabane ou des arbres. Une fois, autant par esprit scientifique que par facétie, l’enfant avait déposé dans la clairière de quoi former une petite digue – de pierre et de terre, d’un large rondin de bois et d’entassements d’objets de jardinage – partant de la cabane et allant jusqu’à la lisière, et que les choses ne devaient pas pouvoir ignorer. En obligeant celles-ci à trouver une solution pour passer l’obstacle, il s’agissait de prouver qu’elles avaient une intelligence, qu’elles n’étaient pas un mirage, le produit d’une certaine configuration de la nature, ni une forme de mémoire projetée qui se jouerait en boucle dans ces bois, comme une mélodie, pareille à celle d’une ancienne boite à musique que la fillette avait étant plus jeune – détruite depuis, car elle voulut en comprendre le fonctionnement – et qui était produite un peu comme elle craignait que puissent l’être les choses : mécaniquement, par le grattement d’une lame contre les trous d’un cylindre de fer... Et de quelqu’un pour tourner la manivelle soudée à ce cylindre : le produit d’une certaine configuration consciemment ordonnée. Et, cette conscience, si elle était, la petite ne savait la concevoir qu’inhumaine.

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