Les choses du bois de Longin

« Ça doit pas être ici qu’elles appartiennent » chuchota très bas la fillette à part elle, trop fascinée pour réaliser qu’elle ne pensait pas seulement.

Elle n’en a jamais remarqué aucune qui demeurât dans les alentours plus de quelques dizaines de nuits, et cela la rendait légèrement mélancolique – très légèrement mélancolique. De sorte que ce sentiment qui put être dévastateurs en d’autres circonstances, était doux et bon, comme un venin qui, à dose homéopathique est un remède, est un poison en d’autres proportions. La peine qu’elle croyait lire sur les visages inexpressifs des choses vagabondes l’effleurait juste comme il faut. Dans leurs misères sublimes, que la jeune fille observe de la falaise à l’abri de la tempête, elle y puise abondamment une émotion esthétique, et dans la crainte que ces choses lui inspirent, un sentiment de révérence comme on peut n’en avoir que pour les choses divines, celles dangereuses et bienveillantes à la fois, par exemple, sévèrement juste ; dont le mal qu’elles infligent paraît toujours raisonnable ; comme l’enfermement que les choses forcent paraît vecteur de bon à la jeune fille en ces soirées d’observation tempétueusement paisibles.

De la crainte, les choses en inspirent. Et si elle peut être si facilement comparable chez l’enfant à celle que l’on peut ressentir envers des êtres divins, c’est qu’elle est innée. La mère entretenait un rapport aux choses qu’elle n’explicitait jamais, quoi qu’à n’en pas douter de l’ordre de la crainte, et qu’insidieusement, maladroitement, elle transmettait, par son attitude vis-à-vis des choses, aux enfants. Elle insistait toujours, pendant ces heures du soir et de la nuit, pour qu’ils demeurent tous trois silencieux. A peu près chacune de ses réponses était précédée par l’onomatopée suivante : « Shhhh » – et « réponse » seulement. Car elle ne parlait jamais consciemment sans raison, ni ne demandait quoi que ce soit d’oralement la nuit, n’initiait rien qui put conduire à une discussion. Et, pratiquement, « shhhh » était le seul son humain qu’on entendait dans la cabane aux heures nocturnes ; et, pratiquement, c’était elle qui faisait le plus de bruit. « Shhhh », fit-elle en direction d’un jouet que son fils venait de cogner contre le plancher, sans même qu’elle ne le regarda et continuant à vaquer à ses occupations ménagères ; « shhhh » au « top top top » des petits pieds nus de la fillette, tapotant contre le plancher de bois pour la transporter d’une fenêtre à l’autre ; « shhhh » à un hibou qui hululait au loin ; « shhhh » pour elle-même qui renversa un gobelet de bois en voulant le nettoyer. Elle ne savait le réaliser mais cela mettait en place un climat subtilement anxiogène, dans lequel les choses ne pouvaient paraître qu’angoissantes.

Est-ce qu’il y a une raison qu’elles le soient ? Qu’est-ce que je sais vraiment des choses ?

La jeune fille avait demandé un jour à sa mère « pourquoi on ne devait pas faire de bruit, alors qu’on peut allumer des bougies ou un feu à l’intérieur » (et donc se faire voir de l’extérieur, entendait-elle implicitement). Et quoi que les choses pussent très bien entendre sans pour autant voir, pourrait-on imaginer, de fait, sa question, qu’elle n’avait pas les moyens de formuler comme elle le souhaitait, portait sur les sens de ces créatures et les dangers encourus au cas où elles devraient remarquer les habitants de la cabane. Mais sa mère ne répondit que vaguement, écarta la question d’un geste de la main, comme s’il s’agissait de chasser une mouche devant elle, tourna le dos à l’enfant et feignit d’avoir à vaquer à d’autres tâches, embarrassée. « C’est comme ça, il ne faut pas faire de bruit quand elles sont là. », murmura-t-elle seulement en s’éloignant. La fillette, bien que restant sur sa faim, n’insista jamais plus et se fia en toute confiance à sa mère quant à l’attitude qu’il fallait adopter vis-à-vis des choses. Elle voyait sa mère comme étant bonne, et bienveillante, toujours. Aussi cette jeune fille ne douta jamais qu’il y ait quelques bonnes raisons à cela : qu’il faille faire le moins de bruit possible quand elles étaient là, et surtout ne pas se trouver dehors, parmi elles, aux heures de la nuit ; aussi, les a-t-elle toujours appréhendés comme des créatures dangereuses. Mais au lieu qu’alors la fillette les craignit comme sa mère ou la prudence voudrait qu’on les craignit, elle se sentait fascinée par les choses. Oui, c’était, chaque nuit, « observer la tempête à l’abri de ses dangers ». En la place du tonnerre : le cri d’une chose semblable à un homme, ou le cri d’une chose semblable à une femme. Cela en revanche, la petite n’aimait pas.

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