Les choses du bois de Longin

Elle était bien naïve. Sa mère n’était sûrement pas dupe de son tour. Elle était aussi certainement moins vulnérable que l’enfant ne l’envisageait à ce moment ; car elle allait la laisser partir.

La vieille femme prit la jeune enfant dans ses bras. Longuement. Elle la serrait. Fort. La fillette entoura à son tour sa mère dans ses bras, s’abandonnant. Ses larmes montaient. Et toute sa volonté de surface n’y suffit à les retenir. Et puis sa mère la repoussa tendrement par les épaules. La jeune fille, qui ne voulait pas se montrer faible, détourna le regard de celui de sa mère – sa mère qui la fixait de l’un qui disait tant, qui disait tout ce qu’elle avait déjà montré à l’enfant de toutes les manières. Elle ne dit rien, car rien n’eut put dire autant que son regard.

« Tu... tu prendras soin de toi » bégaya le garçon, peu habitué à exprimer de l’affection pour sa sœur. Elle lui répondit par un timide sourire embué, emplie de tendresse à l’égard de son frère.

Lorsque la jeune fille voulut enfin reporter son attention sur l’homme, elle s’aperçut qu’il s’était déplacé alors qu’il se trouvait dans son champ de vision – certes, à une position excentré de son point de focalisation : sa mère puis son frère tout près d’elle, mais quand même ! – cela, sans qu’elle ne s’en soit rendu compte, ce qui lui laissa une impression étrange, et l’homme lui apparut un instant comme une manifestation spectrale ; était-il un découpage collé vulgairement sur les images de sa mémoire, avait-il été réellement là, près d’eux tous ? L’était-il réellement, tout ombré de noir devant la porte ouverte donnant sur l’illuminant dehors ? Sans doute, peut-être, à tenter si fort de garder la face pour ceux que la jeune fille aime, quelques onces de l’énergie de sa conscience n’étaient plus disponibles pour attraper toutes les informations.

« Nous devons partir avant qu’il ne fasse sombre, dit l’homme d’un ton qui sonnait maintenant sinistre. Du ton sinistre, solennel et péremptoire par lequel un anathème est récité.

– Si tôt ? Oh ! s’exprima la fillette.

– Oui, répondit la mère, n’as-tu pas écouté ?

– Viens, Lundille. » C’était la voix sombre de l’homme.

La jeune fille se leva, obéissante, l’esprit dégonflé de toute substance sitôt que l’homme prononça son prénom. Envoutée, elle se dirigea vers lui, et les deux avancèrent ; l’homme légèrement plus pressé, jusqu’à l’orée de la lisière. Avant d’y disparaître, la fillette se retourna sur la dernière image qu’elle allait emporter de sa mère et de son frère : ces deux là se tenant la main, deux sourires tristes aux visages, si pareils que peuvent l’être ceux d’une mère et de son fils.

Et l’ombre les estompa bien avant que les arbres ne les dissimulent.

Et les bruits des bois couvrirent les leurs bien avant qu’ils ne s’éloignent par trop pour être entendus.

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