Les choses du bois de Longin

Son discours effrayait visiblement plus l’enfant qu’il ne le convainquait de rester. Aussi l’homme ajouta une dernière phrase qui dissona avec ses autres paroles et ce qu’il avait montré de lui-même. Cette dernière sentence, il n’allait pas être capable de la prononcer avec l’assurance par laquelle il s’était adressé à sa petite fille précédemment.

« Tu dois protéger ta mère, tu es grand. » Ce fit mouche, pourtant. L’enfant était à un âge encore trop naïf pour comprendre cette manipulation honteuse, et cela parut générer en ce dernier comme un sentiment de virilité puérile qui le rendit courageux. Le garçon saisit une courte manche de son habit et l’étira jusqu’à son visage pour l’en sécher en un balayage efficace. Derrière ses yeux rouges et bouffis il tentait de prendre un air déterminé, mais ne put que le singer maladroitement, encore inquiété par le ton lugubre de cet homme, encore triste à l’idée de perdre sa sœur. « Est-ce que vous reviendrez si vous partez ? dit-il ensuite, essayant vainement d’aplanir les tremolos de sa voix ce qui, en réalité, le fit sonner toujours plus pathétique.

— Moi : oui, je reviendrais, répondit l’homme. Je ne vous quitterais plus.

— Et... ? interrogea le garçon du regard en fixant sa sœur qui donnait l’air d’être ailleurs.

— Si elle le veut. »

Le père et le garçon échangèrent encore quelques paroles, mais aucune d’entre elle, ni les précédentes n’avaient atteintes la fillette. La jeune enfant était plongée en elle, loin de tout, de la cabane, de son frère ; de l’homme, de sa mère ; des choses. Douze années que son quotidien se répétait sans vague, sans malheur ; sans bonheur signifiant. Elle pouvait changer de vie, et la curiosité l’y poussait à. Mais était-ce raisonnable ? Non, ce n’était pas la bonne question. D’abord, est-ce qu’il lui fallait raisonner ? Ses pensées allaient à toute vitesse, et se présentèrent au début sans rapport, ni avec la précédente, ni avec la suivante aussi vite qu’elles partaient. Finalement : son bonheur devait-il être déterminant ? Quand bien même, il n’était pas garanti ailleurs, et elle ignorait en fait s’il était grand dans cette clairière, par rapport à ce qu’il pourrait être, serait, devrait être à l’extérieur. Cela n’était pas une donnée exploitable. Que ressentait-elle à cet instant ? Elle venait de trouver la bonne question. Voilà ce qu’il y avait d’étrange. ‘Pas du plaisir, ce n’était pas tellement agréable qu’elle souhaiterait que cette sensation ne disparaisse jamais. ‘Pas de la joie, cela semblait plus persistent. De la curiosité ? Elle l’avait déjà établit, mais il ne s’agissait pas de ça. Pourquoi est-ce qu’elle y revenait quand même ? Il ne s’agissait pas – tout à fait – de ça, se corrigea-t-elle, et elle sentit alors qu’elle venait d’affiner l’identification de cette sensation inhabituelle, nouvelle peut-être, qui la parcourait de plus en plus férocement, comme un courant électrique qui la traverserait avec une intensité grandissante à chaque tour des nerfs de sont corps effectué. Si la situation, la bienséance, la raison, ne l’en empêchaient pas, elle irait courir ; elle sortirait en trombe de la cabane, elle irait traverser le mur d’arbre qui ferme la clairière et se perdrait jusqu’où ses pas n’auraient plus l’énergie de la porter, jusqu’à ce qu’elle soit déchargée de cette... excitation.

Excitation...

Elle ne pouvait pas dire qu’elle aimait ce qui lui arrivait entre hier et aujourd’hui, mais il y avait quelque chose en elle qui s’en nourrissait. Quelque chose d’indéfini alors, et qui pourrait bien grandir comme l’un qui saurait la blesser. C’était curieux – plus encore que l’idée du voyage, que la question de cet homme, qui l’était déjà absurdement. Cet improbable écart de curiosité entre ces deux objets lui permit de comprendre :

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