Les choses du bois de Longin

Cette funeste prédiction fit dresser les cheveux de la nuque de la fillette. Il n’y a pas de plus sombre ni de plus réelle allégorie de la terreur que le sont les choses dans la configuration de son esprit.

« Ou bien, continua l’homme, tu développeras assez de sagesse pour démanteler la frustration qui se construira en toi ; tu pourrais être heureuse et mourir ainsi à un vieil âge, là, comme la plus vénérable des femmes.

N’est-ce pas bon ? L’homme évoquait les deux possibilités avec un égal désarroi dans l’intonation de sa voix. La jeune fille ne comprenait pas bien ce qu’il disait, mais tout compliqué que fut son discours, quelque chose en elle lui faisait savoir qu’il était important et qu’il pourrait bien faire sens plus tard, aussi écouta-t-elle attentivement, essayant de graver au mieux dans sa mémoire tout ce qu’elle venait d’entendre.

« Je ne sais pas ce qu’il y a de mieux à faire. Je ne sais pas où l’une ou l’autre des possibilités (partir ou rester) te mènera. Je suis seulement venu t’ouvrir à ces options. J’ai confiance que tes désirs sont bons, et purs ; et déterminerons la bonne marche à suivre.

Lundille, mon cœur, est-ce que tu veux me suivre ? »

Le jeune garçon commençait à s’agiter. « Vous nous abandonnez ? On peut partir tous ensemble, aussi ? » dit-il, une moue inquiète au visage, un sourire vibrant bien peu déterminé à monter à ses joues. Le silence roula à nouveau. Lourd. Le garçon sembla vouloir le contrecarrer, voulu rire, tenta cela nerveusement, comme pour essayer d’en ralentir la progression, mais aucun son ne sortit de sa bouche et il donna au lieu l’impression de sangloter. L’homme s’approcha de lui, s’accroupi à son niveau et posa une main sur son avant bras qui serrait douloureusement, paraissait-il, un petit jouet de bois représentant quelque créature forestière à trois pattes. L’homme, alors, lui parla ainsi :

« Ton heure n’est pas encore venue. Surtout, tu ne peux pas laisser ta mère seule. » Il allait poursuivre quand il fut brusquement interrompu :

« Elle pourrait venir aussi ! » s’écria le jeune garçon qui comprit bien le sous entendu.

L’homme eut de la peine à masquer sa surprise qui n’apparut en fin de compte que subtilement. Ses yeux grands ouverts séchèrent un instant et il recula imperceptiblement la tête, ce que le garçon, probablement, n’avait pas pu interpréter. Les deux adultes échangèrent ensuite un regard, et l’un et l’autre semblèrent navrés, mais la mère ajouta sans doute possible un brin de tendresse à son regard.

« Ta maman ne peut pas quitter le bois » répliqua finalement l’homme en se retournant vers le garçon. « Et toi non plus. » Il marqua une courte pause ; et cette fois-ci il sembla hésitant. « Vois-tu... il y a des tâches qui ne peuvent être accomplie seul, dans ces bois. Pour cela déjà, tu dois rester avec ta maman. »

« Jamais ! » asséna-t-il sèchement, d’un ton élevé et autoritaire qui détonna avec les manières flegmatiques qu’il avait montré jusque là tandis qu’une expression sévère traversa son visage pour la première fois depuis qu’ils le rencontrèrent. « Jamais, reprit-il un ton d’un cran inférieur mais toujours nettement péremptoire, il ne peut rester dans la cabane qu’une seule personne, lors des nuits, quand les choses sont de sortie. » Et d’ajouter, calmement : « Ou bien... les choses déferleront... »

page précédentepage suivante



pages : 1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 11 12 13 14 15 16 17 18 19 20 21 22 23