Les choses du bois de Longin

La petite aime cet instant de sérénité, identique à chaque soir, mais qu’elle et sa famille savent particulièrement apprécier pour – fait singulier – être en mesure de le reconnaître. La raison en est que ce qui vient avec le départ complet du soleil emporte leur état serein, comme s’il était grappiné à ce point de lumière. Cet état serein qui, dans ces conditions, apparaissant de manière aussi contrastée que le jour et la nuit dans cette clairière, et venant et partant avec la même routine, est rendu bien facilement identifiable et pareillement atteignable. Ainsi ils dînèrent très agréablement malgré la frugalité des aliments (tout de même rendue moins sensible par la créativité de la mère) : soupe de navet à l’oignon en entrée, une pomme de terre chacun, préalablement cuite à l’étouffée dans des cendres et, en dessert, une carotte fourrée de confiture de mûre (mais pour les enfants seulement, car cette confiserie nécessitait du miel pour être fabriquée ; un ingrédient difficile à obtenir dans la bordure de la lisière ; la mère préférant l’économiser pour faire plaisir à ses enfants). Pendant le repas, la petite racontât qu’elle avait découvert aujourd’hui encore une nouvelle « sorte » d’oiseau : un « rond à ventre bleu ». Elle avait créé son propre système de classification des espèces et gravait toute nouvelle donnée acquise lors de ses observations dans le bois des arbres – sous l’écorce arrachée – qui forment la lisière de la clairière. Un travail entamé de longue date et qui allait bientôt nécessiter, pour être poursuivi, qu’elle grave sur la face sombre des arbres, mais comme elle n’y pensait pas encore cela ne la contrariait pas – cela n’y manquerait pas, dans le cas contraire. Son frère racontât une histoire que sa mère fit semblant de croire, mais que la petite crédule essayait de démonter rationnellement, ce qui n’était, en fait, nullement nécessaire. Aucun ne croyait vraiment qu’il avait eu une conversation avec quelque bête sauvage à fourrure. La mère ne l’écoutait pas pour qu’elle crût que ce fut possible, mais pour ce que cette histoire signifiait de lui, de ce petit garçon.

Au-dedans d’un baquet de fer la mère rinçait les couverts de bois, en faisant couler de l’eau par mince filet, si doucement sur ceux-là qu’à peine l’entendait-on faire cette vaisselle. Au milieu de la pièce le frère jouait avec des objets en bois aux formes abstraites, dont l’un au moins pouvait ressembler à un animal de la forêt. Du reste, qui sait ce qu’il imaginait que cela pouvait représenter... La jeune fille, quant à elle, était assise sur le coffre rembourré de sous la fenêtre qui donnait sur la partie la plus vaste de la clairière. Elle lisait le seul livre que cette famille possédait – la mère même ne sachant d’où – et qui racontait une histoire qui se déroulait dans un passé lointain, où des personnages se battaient et s’entretuaient avec des lames pointues, des « épées », par amour pour leurs « suzerains », leurs « lords », leurs femmes. Il y avait une intrigue politique assez compliquée et la petite n’y entendait pas tout, non plus qu’elle ne savait ce que représentaient certains noms, désignant sans doute quelques chose de très commun pour l’auteur ou le lecteur ciblé, mais que la mère elle-même ne savait pas décrire ; à quoi ressemblent un « loup », une « corneille », un « dragon » ? Et de même pour certains termes dont les usages n’expliquaient pas le sens. Qu’est-ce qu’un « roi », exactement ? Qu’est-ce que « la torture » ; Qu’est-ce qu’un « mort-vivant » ?

Tout en lisant et peut-être tous les cinq à dix mots à peine, la jeune fille zyeutait sans même y penser, mécaniquement, vers la fenêtre et l’extérieur. Ce soir était une belle nuit ; obscure et lumineuse, de noirs brillants, et la lune tout parfaitement placée pleine au milieu de la petite ouverture de ciel d’entre les hauts sapins sombres ressemblait à l’œil d’un colossale cyclope les observant. Oui, on est observé, ici, pensa distraitement l’enfant.

« Poum ». Le livre fit un bruit sourd en tombant contre le plancher de bois.

« J’en vois une, dit la petite à voix basse, qui alors fixait prudemment l’extérieur, sa face poupine crasseuse ne dépassant maintenant du cadre de la fenêtre plus loin que son nez.

— Shhhh », répondit sa mère sans prêter réellement attention à ce que sa fille disait.

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