Les choses du bois de Longin

8.

Une larme dut s’échapper quand la mère prononça ces mots, aussi elle détourna pudiquement son visage de l’enfant, et, retenant un sanglot, et comme voyant qu’elle ne saurait contenir plus son émotion, retourna près de la marmite et mima qu’elle s’y affairait.

Mon père ? La jeune fille n’avait aucune image de lui en tête, pas du plus loin qu’elle puisse piocher dans sa mémoire. Il était parti peu après sa naissance, lui avait laconiquement dit sa mère.

« Pas longtemps après, alors » avait ironisée la fillette qui reçut que sa mère, en réponse, l’ignora tout le restant de la journée.

Cette annonce, du retour du père, semblait émouvoir la mère et pourtant, la fillette, au-delà de la surprise, ne parvenait pas à ressentir autre chose que de l’indifférence. Elle avait toujours pensé que l’évènement susciterait une joie comparable à celle de sa mère (du moins c’est ainsi qu’elle interprétait la réaction de celle-ci), mais non. Alors, elle fit une introspection. Vivement, comme on ne le peut que confronté à un problème existentiel, comme si l’âme dans ces moments, apeurée par cela, secrétait sa propre adrénaline pour la préserver de ce qui serait originairement inscrit dans son code comme étant un danger, pareillement que le corps le fait pour rendre possible le déploiement de toute son énergie lorsqu’il croit sa sauvegarde menacée.

Au fond d’elle-même, la jeune fille vit de la méfiance à l’égard de cet homme et c’est pourquoi elle ne sut s’abandonner à la joie, elle imaginait. Sa mère avait accepté l’homme. N’avait-elle pas confiance en sa mère ? – Si, dénégationna-t-elle sèchement pour elle-même, craintive de se questionner plus à ce sujet. Et pourtant elle culpabilisait. Elle culpabilisait de ne rien ressentir pour son père, et elle culpabilisait puissamment dans son subconscient – ou au-delà par moments ; tant il y en avait de ce sentiment, il débordait – de ne pas avoir confiance en sa mère.

La fillette avait souvent imaginé le retour de son père, mais aucun des scénarios qu’elle joua dans sa tête ne s’approcha seulement de la réalité. Un seul fait était commun dans tous, et elle ne sut douter avant ce jour qu’il serait commun aussi dans l’hypothétique réalisation de l’évènement : elle serait heureuse de retrouver son père, comme le sont normalement ceux qui retrouvent le leur dans son livre.

Ne ressentant rien pour cet homme, la jeune enfant conclut d’abord qu’il ne pouvait pas être réellement son père. Or, elle vit immédiatement qu’elle ne savait pas croire non plus qu’il ne l’était pas, et que sa mère la dupait. Elle était perdue.

Elle ne pouvait comprendre ce qu’il y avait de plus terrible : ce n’était pas qu’elle ne puisse reconnaître d’instinct ou par quelque sens intérieur si cet homme était son père ou non. « Père » n’avait aucune réalité pour elle. D’avoir grandi dans ces bois, en l’absence de son père, et même de tout autre modèle de comparaison, elle n’avait jamais pu développer une conscience de celui-ci. Elle l’avait toutefois conceptualisé à travers sa lecture et son interprétation de ce qu’étaient les « pères » ; mais, en fait, au lieu qu’elle ressenti ce qu’elle avait longuement élaboré avec tant de rigueur qu’elle ne pensa ni n’envisagea qu’elle put être dans l’erreur, il n’y avait rien s’en rapprochant seulement ; un sentiment de confusion dominait. En face, elle voyait simplement, froidement, peut-être bien quelqu’un qui était son géniteur ; un homme qui aurait pu être un autre, quoiqu’elle se sentie puérilement chanceuse – se laissant imposer dans un instant de faiblesse la vérité des autres – qu’il put être son père – qu’il fut quelqu’un qu’elle sut trouver séduisant à quelques égards.

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