Les choses du bois de Longin

Il faisait très lumineux comparativement à sa chambre aussi, la jeune fille, qui s’était habituée à l’obscurité, reçu comme un flash en entrant aussi vivement qu’elle le fit dans la pièce de vie. Les yeux plissés, elle comprit sitôt ce qu’étaient les ombres en train de jouer devant elle et la moue sur son visage, qui mêlait éblouissement et surprise béate, prit une allure à la fois comique autant qu’adorable, tendant à l’expressionnisme à mesure que sa compréhension de la situation lui devint indubitablement correcte. Une grande ombre à la chevelure très longue qui balayait le bas de son dos au gré de ses mouvements s’affairait près du plan de travail du coin cuisine. Une petite ombre, assise les jambes en « V », manipulait un bloc de bois ; et une dernière ombre, avec une tête rectangulaire qui n’en finissait pas de monter : la forme du chapeau bizarre de l’homme, était assise en direction de la fenêtre.

L’homme, qui se révéla être l’homme une fois que l’enfant fut accoutumée à la lumière, fut le premier à remarquer la fillette. Il tourna la tête dans la direction de celle-ci et sitôt se leva pour la saluer de la même manière élégante qu’il l’eut fait la veille. A leurs tours, les autres remarquèrent la fille et la sœur sur le seuil de la chambre.

« Oh ! Bonjour mon cœur, dit sa vieille mère de sa voix tremblotante. Je prépare une soupe de légumes ; c’en est une que tu aimes. »

Son frère la regarda sans mot dire ; et, en raison d’une pudeur puérile qu’ils avaient l’un envers l’autre, se contenta en guise de bonjour, aussi comme démonstration maladroite du plaisir qu’il prenait à la voir levée, de lui demander d’un ton enjoué si elle ne voulait pas qu’ils sortent dehors faire des échanges avec la balle. Ignorant sa demande, non qu’elle fût dénuée d’attrait, la jeune enfant voulut d’abord comprendre ce qu’il se passait.

Toute confuse, elle répondit en une fois au salut personnel de chacun : « Bon... Bonjour... »

A la lumière fugace de la mi-journée la fillette pouvait voir nettement mieux qu’elle l’eut pu la veille. Et d’autant que son angoisse desserrait la pression qu’elle maintenait sur son crâne, les pensées de la jeune fille se firent moins troubles, comme une eau touillée par une trombe déjà éloignée, agitée maintenant plus que faiblement par un moindre vent sous sa queue. Ces vêtements débraillés, teintés par la forêt, aux couleurs de la forêt, par la terre en particules virevoltantes, par le verdâtre des épines de sapin humide, gluantes ; ce visage. Creusé. Rugueux, pierreux, qui paraissait dur autant qu’il donnait l’air d’avoir été taillé en cinq ou six coups – pas plus ! – efficaces, puissants et précis de burin. Cet homme... Une chose ? La même idée qu’hier soir.

La jeune enfant revoyait en pensée celles-ci qu’elle avait observé si longuement et si patiemment tant de nuits. A la lueur de la lune elle les voyait très nettement, et s’imaginant cet homme à travers la vitre marchant parmi elles, la petite fille ne l’aurait pas distingué comme un intrus. La pensée l’horrifia.

« Maman-c’est-qui ? » asséna hâtivement la fillette comme si ce fut un seul mot.

La mère qui était, depuis qu’elle eut été saluée, demeurée immobile et souriante (qui était, ainsi dans une attitude paisible face à l’étrange situation, le barrage qui gardait le trouble de déferler à l’intérieur de la jeune fille), se ranima subitement. Elle laissa tomber la grande louche de bois dans le bouillon qu’elle préparait et alla s’accroupir près de l’enfant, ferma les deux petites mains de celle-ci dans les rugueuses qui étaient les siennes et la fixa un instant. Les yeux de la vieille mère brillaient comme deux billes de plastiques pleines d’eau et prêtes à exploser quand elle annonça à sa fille, la voix plus tremblotante que d’habitude :

« C’est ton père... »

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