Les choses du bois de Longin

7.

Ha ! Ha ! Haa ! Haaaa ! Haaaaa !...

La fillette toussa. Quand elle ouvrit les yeux, elle vit son lit en face d’elle. Elle se trouvait dans celui de son frère, dans cette chambre où une curieuse obscurité a toujours rampé, où l’ombre noire se comportait comme l’araignée, s’installant là où personne ne semblait aller toucher, dans les angles et dans les rainures d’entre les planches de bois des murs, et c’est une toile qui fond, qui coule sitôt qu’elle est fabriquée, qui enduit de ténèbres la chambre sombre et familière dans laquelle s’éveillait la jeune fille.

Du temps qu’il faut à une étincelle pour jaillir, tout lui revint : la disparition de sa mère, de son frère ; les choses la regardant, cette homme étrange au chapeau haut de forme. Cette angoisse noire, grimpante le long de son échine, bavant son ombre opaque, et toujours présente. Quoique celle-ci se montrait maintenant moins oppressante. Pourquoi ? Ah ! Son corps avait déjà capté des informations qui avaient échappé jusque là à sa raison, celle-ci moins sagace qu’à l’ordinaire ce matin, affaiblie par la réalité douloureuse, noire, et ses rêves qui l’étaient encore plus. Une odeur de fumet sucré parvenait au nez de la jeune fille. Maman ?

Elle se redressa, enleva ses couvertures. Des choses ? Non, ça n’est pas possible. Elles ne font pas la cuisine...

Elle tira la couverture la plus fine et la plus légère pour se la passer autour des épaules. C’est maman et mon frère. J’ai rêvé...

Il faisait froid dans le cabane de ces bois, le matin ; prenant soin de ne pas toucher le plancher glacé, elle posa un pied nu sur un vêtement jeté au sol à mi-chemin entre le lit de son frère et le sien, puis atteint ce dernier en un deuxième des plus longs pas que ses petites jambes le permettaient. Mais, j’ai senti le contact du sol sous mes pieds, comme je le sens là ; le contact de mes vêtements, la brise avec ma peau. Dans les rêves, comme dans le dernier, ces sensations sont plus vaporeuses , se dit-elle en reprenant les termes exacts qu’elle avait lus dans son livre. A cause qu’elle doutait souvent de l’authenticité de son vécu, elle était capable de se rappeler la force avec laquelle ses sens résonnaient avec la réalité, souvent. Ce n’était pas un rêve, hier soir.

Dans le placard murale d’au dessus de son lit, où la fillette rangeait ses vêtement, elle fouilla loin pour dénicher une paire de chaussettes qui lui appartienne, qu’elle enfila ensuite lentement. Alors, c’est sûrement l’homme qui est dans la pièce d’à côté. Il va me dire qu’il est arrivé quelque chose à maman et mon frère...

Elle prenait son temps. Elle n’était pas certaine de vouloir constater qu’elle n’avait pas rêvé la nuit dernière, et ses espoirs se dissipaient dans l’atmosphère, aussi diffus et insaisissables que l’air échappé d’un ballon crevé ; crevé par sa raison, tyrannique et péremptoire. Non, elle n’avait pas rêvé. Non, sa mère ne serait pas là. Non, son frère avait disparu. Oui, il n’y aurait sûrement que l’homme.

« Je sais où est ta famille »

La phrase de l’homme lui revînt subrepticement en mémoire, et aussi le visage calme et détendu qu’il avait en prononçant ces mots. Elle n’y pensa pas verbalement, mais d’intuition elle comprit deux informations : il sait quelque chose à propos de la situation ; et sa mère et son frère sont quelque part. L’on pourrait comprendre qu’ils sont quelque part enterrés, mais elle ne l’envisagea heureusement pas, non plus que l’homme puisse simplement mentir. Naïvement, elle comprenait que le sourire de celui-ci ne pouvait être que pour annoncer une bonne nouvelle. Elle ne connaissait définitivement rien de la perversion. Ainsi, pleine d’un espoir renouveau, elle enfila avec hâte sa dernière chaussette et se précipita dans la pièce de vie.

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