Les choses du bois de Longin

6.

Marchante dans le noir, la jeune enfant se voyait par derrière elle-même comme légèrement en retard par rapport à son corps, un corps qu’elle savait indubitablement sien mais qui était autre à la fois. Elle essaya de l’appeler, cria, mais n’entendit aucun son émaner de sa bouche bien qu’elle était persuadée d’avoir senti ses cordes vocales vibrer. Son autre corps, entièrement drapé de noir, du châle – si ce ne pouvait être du corps même –, dégageait une lueur pâle, grise, juste suffisante pour rendre visible quelques mètres alentour au plus loin et pouvoir être suivi dans les ténèbres poisseuses qui embourbaient les deux corps de la fillette ; quoi que de manière plus oppressante pour celui, non lumineux et marchant derrière l’autre, d’où était localisé sa conscience.

Par moments la jeune fille pouvait toucher une paroi lorsque son corps de devant, dont elle n’osait s’éloigner, la guidait suffisamment proche, et la découvrait pierreuse. Il lui sembla qu’elle avançait dans une grotte rectiligne qui, quoi qu’elle eut put être de toutes les couleurs, paraissait, à cause de la lueur particulière dégagée par son autre corps, faite d’une alliance d’ombre fondue et de charbon.

La fillette suivit son corps sur ce qui lui sembla être des kilomètres, et tout ce temps il marcha avec une grande assurance alors que, de son corps non lumineux, malgré cette lueur qui ouvrait sa vue, la prudence l’obligeait à tenir ses deux paumes révélée le plus loin qu’elle pouvait de ses épaules et de son visage pour se prévenir des obstacles.

Elle n’aurait su dire combien de temps elle marcha ainsi, s’il lui fallait parler d’heures, ou bien de jours, quand il lui sembla que, progressivement, son autre corps se mettait à presser le pas, légèrement. Ce n’était pas vraiment sensible, au début ; c’était plutôt une sorte d’intuition. Mais à mesure qu’ils évoluaient dans cette caverne rectiligne, ce devint une certitude. Et la jeune fille dut accélérer sa vitesse de marche pour se maintenir au niveau de son autre « elle ». L’allure de ce dernier corps prit petit à petit quelque chose de fantastique, de l’ordre du terrifiant : ses pas étaient petits comme la longueur de ses jambes le permettaient seulement, et leurs cadences lentes, la mêmes depuis le tout début que la fillette le suivait, mais la distance qu’il parcourait entre deux pas était anormalement grande ; comme s’il marchait porté sur un mince filet d’air.

Une Chose ?

Son autre corps avançait maintenant si vite qu’elle ne parvenait plus à le suivre de celui où siégeait sa conscience, pas même en courant. Les petits pas de cet autre le portait ridiculement loin et bientôt elle allait le perdre, et bientôt : sa faible lueur pâle ne serait même plus visible.

La fillette s’arrêta, à bout de souffle, fixant toujours son autre corps s’éteindre lentement, se reposant d’abord les mains appuyées sur ses genoux avant de basculer en arrière. La lueur disparut. Le noir se fit complet, compactant. Elle cria. Mais comme elle s’y attendait, aucun son ne sortit. Rien, hormis son dernier souffle. Car au lieu qu’elle put le reprendre, là, assise – se reposant, normalement ! – il s’était échappé d’elle, comme quelque substance essentiel du fond de son ventre qui permettait lové là de traiter l’oxygène, de lever sa vie ; et tout ce qu’elle put tenter comme manière de se gratter la gorge, jusqu’à finalement y mettre les ongles, n’eut aucun effet, ne ralluma jamais le quelque chose de derrière son nombril qu’elle concevait être son essence de vie.

En position fœtale, perdue aphone dans le noir entier, la fillette étouffa.

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