Les choses du bois de Longin

3.

Elle n’avait pas rêvé quand une main délicate, celle de sa mère, lui caressa le front et lui écarta du visage une mèche de cheveux collée par la transpiration. D’au travers ses paupières closes elle savait qu’il était déjà une heure bien avancé de la journée, quelque part entre dix heures et quatorze heures, au moment le plus lumineux de la journée. Elle ouvrit les yeux. Sa mère lui sourit comme pour lui dire bonjour, puis retourna à ses occupations quand la petite lui eut sourit en retour. Encore toute stupide dans son état du réveil, la jeune fille caressa ses cheveux gras pour les aplatir contre sa tête, puis se massa vigoureusement les yeux du bout de ses paumes et se frotta le nez avec ses deux menottes fermées à la manière d’un petit écureuil : son rituel du matin. Un toc, mais qui, par superstition, lui donnait l’impression qu’en l’accomplissant le matin son visage « fonctionnerait » bien.

La journée fut tout à fait ordinaire. Quand la fillette se leva, un arôme de quelque salade forestière lui parvint de la table. Sa mère et son frère vaquaient déjà à d’autres occupations en dehors de la cabane, mais ils avaient laissés une assiette et une portion chaude pour elle. En quelques cuillérées efficaces, la jeune fille vida sa gamelle comme s’il s’était agit d’une corvée, puis, s’en allant à toute jambe, déposa au passage ses couverts dans le baquet à vaisselle et sortit dehors. Pendant tout le début d’après midi, elle s’affaira à jardiner, puis à ses activités ludiques (ou non) habituelles. Elle joua avec son frère à la balle que celui-ci avait déjà récupérée, chercha de nouveaux insectes et animaux à classifier sur les arbres (en vain, ce jour là) ; enquêta à la recherche d’indices sur le passage des choses à la manière d’un petit chien renifleur, discuta avec l’un ou l’autre de sa famille ; se disputa avec son frère à propos de rien, joua de nouveau avec lui...

Ce fut une après midi paisible...

Comme l’est d’apparence la clairière du bois de Longin. C’est un endroit bucolique, oui et, dirait-on, mortel. Chaque objet chatoie de lumière comme autant de saints bénis dans le milieu de la journée, et ce : jusqu’à ce que le soleil s’abaisse par trop pour pouvoir éclairer directement. Sous chaque feuille tombée au sol et chaque fleur, et derrière chaque arbre et chaque buisson, et par-dessus chaque branche et chaque bourgeon existent des ombres planquées noires – intensément noires – qui n’attendent qu’une certaine heure pour se déployer tout complètement comme les crêtes monstrueuses d’un millier de bêtes hostiles tapies dans tous les bois de Longin. Et les trois habitants savent tout cela si bien, et leur paix d’un instant finit chaque soir par disparaître.

Inévitablement la nuit vînt, et les choses avec. Chacun passa le début de sa nuit silencieuse comme à son habitude. La fillette à penser en observant les corps déambuler ; le frère à jouer ; la mère à diverses occupations : de rangement, de préparation d’aliments, de lecture (de l’unique lecture). Mais alors que chacun hormis la petite fille était allé se coucher, le même évènement que la nuit précédente se produit.

Toc, toc.

Elle ne put cette fois-ci l’ignorer un seul instant et sursauta vivement. Cela n’avait pas été un rêve ; cela n’avait pas été son imagination ; cela n’avait pas été un hasard des vents et autres objets sur son chemin :

ça n’est rien de tout ça.

Toc, toc, toc.

Et elle allait en avoir le cœur net. Toute l’anxiété de la fillette revint en bloc, le doute n’était plus là pour l’apaiser et l’ignorance avait maturé de terribles chimères dans une cachette de son esprit. Elle courut quelques longs pas jusque dans la chambre de sa mère, mais ne l’y trouva pas.

Avec mon frère ?

Et dans l’autre chambre, la seule autre, la sienne et celle de son frère : l’horreur.

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