Les choses du bois de Longin

1.

La balle de cuir grossièrement rapiécée avait été frappée plus fort qu’elle n’aurait dû l’être et rebondit longtemps, jusqu’à se trouver légèrement au delà de la lisière de la forêt. Elle roula, un tout petit peu, mais continuellement. S’il fallait aller la chercher, ce devait être maintenant, ou au plus tôt ; et pourtant cette petite fille sale aux pieds nus terreux, et son frère, qui semblait à peine plus âgé qu’elle, demeuraient là, immobiles, fixant la balle silencieusement tourner et rouler où le terrain l’obligeait, comme volontairement, comme malicieusement ; comme si cette balle était trainée par le bras mauvais d’un mal invisible.

Le soleil n’avait qu’à peine commencé à décliner à l’horizon de la terre, mais les arbres de ces lieux montent haut et la forêt est dense ; les bois qui entourent la clairière où la petite cabane se trouvait, dans laquelle la jeune enfant, son frère et sa mère vivaient, étaient déjà sucés loin par la pénombre noire, et les ouvertures d’entre les grands sapins sombres qui bordent la clairière se refermaient déjà doucement en d’opaques ténèbres qui élèvent chaque soir les barreaux de fer sombre de leur cage nocturne. Ainsi, la nuit qui ressemble à cela chez eux, leur a-t-elle toujours parut dangereuse ; et ils veillaient d’habitude chaque soir à s’en abriter assez loin pour qu’elle ne puisse pas les atteindre.

Lentement, la jeune fille recula une de ses jambes et enfonça ses orteils dans l’humus pour prendre appui, la focale de son regard fixée sur la balle, et prête à s’élancer. Elle était intensément concentrée, plissait son esprit de sorte qu’elle parvenait à ne plus voir ses peurs, mais tant qu’elle avait occulté l’existence du reste. Et quand ce reste s’imposa à son esprit, elle sursauta. Sa mère l’appela.

Seulement à cet instant elle prit conscience de la tension qu’il y avait dans son corps, et elle n’attendit pas une seconde pour tourner ses talons vers la cabane et sa mère sur le porche. Elle avait légèrement mal aux épaules et les détendit d’abord. Elle prit conscience en marchant de ses poumons qu’elle emplissait tant et vidait si peu qu’il lui sembla qu’elle aurait pu se faire sauter la cage thoracique en inspirant qu’un tout petit peu plus. Elle souffla. ‘Jeta un dernier coup d’œil vers la forêt. Tant pis pour la balle. Demain.

En l’air, entre les hautes cimes des arbres qui paraissaient vouloir se rejoindre pour enfermer tout complètement la famille qui vivait en dessous, on pouvait encore voir le ciel bleu, mais, d’où qu’on se trouve à terre dans cette clairière, il faisait déjà très sombre et quand ils entrèrent dans la cabane un feu agréable ondulait déjà dans la cheminée et colorait tout le bois de l’intérieur d’un orangeâtre tremblant : un coffre sous une grande fenêtre carrée de la grande pièce principale (l’une des trois en fait, avec la chambre des deux enfants et celle de la mère) ; une étagère relativement vide, disposant de quelques couverts, un seul livre et divers ustensiles ; une table callée par des copeaux, un plan de travail pour la cuisine ; un banc à quelques pas de la cheminée, ramollit par une couverture rembourrée : tout ce mobilier rustique et sans doute d’ouvrage artisanale s’animait dans ces moments comme si la vie de la forêt, son âme, se transvasait à l’étroit dans la petite cabane le temps de la nuit. Pour d’aucun une intruse toute puissante, mais pour les trois habitants du bois de Longin, une tremblotante enfant pour qui ils ont de l’empathie, qui, pour ce qu’ils en croient, fait sûrement bien de fuir, et bienvenue alors.

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