Les choses du bois de Longin

1.

La balle de cuir grossièrement rapiécée avait été frappée plus fort qu’elle n’aurait dû l’être et rebondit longtemps, jusqu’à se trouver légèrement au delà de la lisière de la forêt. Elle roula, un tout petit peu, mais continuellement. S’il fallait aller la chercher, ce devait être maintenant, ou au plus tôt ; et pourtant cette petite fille sale aux pieds nus terreux, et son frère, qui semblait à peine plus âgé qu’elle, demeuraient là, immobiles, fixant la balle silencieusement tourner et rouler où le terrain l’obligeait, comme volontairement, comme malicieusement ; comme si cette balle était traînée par le bras mauvais d’un mal invisible.

Le soleil n’avait qu’à peine commencé à décliner à l’horizon de la terre, mais les arbres de ces lieux montent haut et la forêt est dense ; les bois qui entourent la clairière où la petite cabane se trouvait, dans laquelle la jeune enfant, son frère et sa mère vivaient, étaient déjà sucés loin par la pénombre noire, et les ouvertures d’entre les grands sapins sombres qui bordent la clairière se refermaient déjà doucement en d’opaques ténèbres qui élèvent chaque soir les barreaux de fer sombre de leur cage nocturne. Ainsi, la nuit qui ressemble à cela chez eux, leur a-t-elle toujours parut dangereuse ; et ils veillaient d’habitude chaque soir à s’en abriter assez loin pour qu’elle ne puisse pas les atteindre.

Lentement, la jeune fille recula une de ses jambes et enfonça ses orteils dans l’humus pour prendre appui, la focale de son regard fixée sur la balle, et prête à s’élancer. Elle était intensément concentrée, plissait son esprit de sorte qu’elle parvenait à ne plus voir ses peurs, mais tant qu’elle avait occulté l’existence du reste. Et quand ce reste s’imposa à son esprit, elle sursauta. Sa mère l’appela.

Seulement à cet instant elle prit conscience de la tension qu’il y avait dans son corps, et elle n’attendit pas une seconde pour tourner ses talons vers la cabane et sa mère sur le porche. Elle avait légèrement mal aux épaules et les détendit d’abord. Elle prit conscience en marchant de ses poumons qu’elle emplissait tant et vidait si peu qu’il lui sembla qu’elle aurait pu se faire sauter la cage thoracique en inspirant qu’un tout petit peu plus. Elle souffla. ‘Jeta un dernier coup d’œil vers la forêt. Tant pis pour la balle. Demain.

En l’air, entre les hautes cimes des arbres qui paraissaient vouloir se rejoindre pour enfermer tout complètement la famille qui vivait en dessous, on pouvait encore voir le ciel bleu, mais, d’où qu’on se trouve à terre dans cette clairière, il faisait déjà très sombre et quand ils entrèrent dans la cabane un feu agréable ondulait déjà dans la cheminée et colorait tout le bois de l’intérieur d’un orangeâtre tremblant : un coffre sous une grande fenêtre carrée de la grande pièce principale (l’une des trois en fait, avec la chambre des deux enfants et celle de la mère) ; une étagère relativement vide, disposant de quelques couverts, un seul livre et divers ustensiles ; une table callée par des copeaux, un plan de travail pour la cuisine ; un banc à quelques pas de la cheminée, ramollit par une couverture rembourrée : tout ce mobilier rustique et sans doute d’ouvrage artisanale s’animait dans ces moments comme si la vie de la forêt, son âme, se transvasait à l’étroit dans la petite cabane le temps de la nuit. Pour d’aucun une intruse toute puissante, mais pour les trois habitants du bois de Longin, une tremblotante enfant pour qui ils ont de l’empathie, qui, pour ce qu’ils en croient, fait sûrement bien de fuir, et bienvenue alors.>

La petite aime cet instant de sérénité, identique à chaque soir, mais qu’elle et sa famille savent particulièrement apprécier pour – fait singulier – être en mesure de le reconnaître. La raison en est que ce qui vient avec le départ complet du soleil emporte leur état serein, comme s’il était grappiné à ce point de lumière. Cet état serein qui, dans ces conditions, apparaissant de manière aussi contrastée que le jour et la nuit dans cette clairière, et venant et partant avec la même routine, est rendu bien facilement identifiable et pareillement atteignable. Ainsi ils dînèrent très agréablement malgré la frugalité des aliments (tout de même rendue moins sensible par la créativité de la mère) : soupe de navet à l’oignon en entrée, une pomme de terre chacun, préalablement cuite à l’étouffée dans des cendres et, en dessert, une carotte fourrée de confiture de mûre (mais pour les enfants seulement, car cette confiserie nécessitait du miel pour être fabriquée ; un ingrédient difficile à obtenir dans la bordure de la lisière ; la mère préférant l’économiser pour faire plaisir à ses enfants). Pendant le repas, la petite racontât qu’elle avait découvert aujourd’hui encore une nouvelle « sorte » d’oiseau : un « rond à ventre bleu ». Elle avait créé son propre système de classification des espèces et gravait toute nouvelle donnée acquise lors de ses observations dans le bois des arbres – sous l’écorce arrachée – qui forment la lisière de la clairière. Un travail entamé de longue date et qui allait bientôt nécessiter, pour être poursuivi, qu’elle grave sur la face sombre des arbres, mais comme elle n’y pensait pas encore cela ne la contrariait pas – cela n’y manquerait pas, dans le cas contraire. Son frère racontât une histoire que sa mère fit semblant de croire, mais que la petite crédule essayait de démonter rationnellement, ce qui n’était, en fait, nullement nécessaire. Aucun ne croyait vraiment qu’il avait eu une conversation avec quelque bête sauvage à fourrure. La mère ne l’écoutait pas pour qu’elle crût que ce fut possible, mais pour ce que cette histoire signifiait de lui, de ce petit garçon.

Au-dedans d’un baquet de fer la mère rinçait les couverts de bois, en faisant couler de l’eau par mince filet, si doucement sur ceux-là qu’à peine l’entendait-on faire cette vaisselle. Au milieu de la pièce le frère jouait avec des objets en bois aux formes abstraites, dont l’un au moins pouvait ressembler à un animal de la forêt. Du reste, qui sait ce qu’il imaginait que cela pouvait représenter... La jeune fille, quant à elle, était assise sur le coffre rembourré de sous la fenêtre qui donnait sur la partie la plus vaste de la clairière. Elle lisait le seul livre que cette famille possédait – la mère même ne sachant d’où – et qui racontait une histoire qui se déroulait dans un passé lointain, où des personnages se battaient et s’entretuaient avec des lames pointues, des « épées », par amour pour leurs « suzerains », leurs « lords », leurs femmes. Il y avait une intrigue politique assez compliquée et la petite n’y entendait pas tout, non plus qu’elle ne savait ce que représentaient certains noms, désignant sans doute quelques chose de très commun pour l’auteur ou le lecteur ciblé, mais que la mère elle-même ne savait pas décrire ; à quoi ressemblent un « loup », une « corneille », un « dragon » ? Et de même pour certains termes dont les usages n’expliquaient pas le sens. Qu’est-ce qu’un « roi », exactement ? Qu’est-ce que « la torture » ; Qu’est-ce qu’un « mort-vivant » ?

Tout en lisant et peut-être tous les cinq à dix mots à peine, la jeune fille zyeutait sans même y penser, mécaniquement, vers la fenêtre et l’extérieur. Ce soir était une belle nuit ; obscure et lumineuse, de noirs brillants, et la lune tout parfaitement placée pleine au milieu de la petite ouverture de ciel d’entre les hauts sapins sombres ressemblait à l’œil d’un colossale cyclope les observant. Oui, on est observé, ici, pensa distraitement l’enfant.

« Poum ». Le livre fit un bruit sourd en tombant contre le plancher de bois.

« J’en vois une, dit la petite à voix basse, qui alors fixait prudemment l’extérieur, sa face poupine crasseuse ne dépassant maintenant du cadre de la fenêtre plus loin que son nez.

— Shhhh », répondit sa mère sans prêter réellement attention à ce que sa fille disait.

D’entre deux arbres, la silhouette dégingandée d’un homme commençait à se dessiner, quoi que si peu mobile qu’un non averti l’aurait encore longtemps prise pour une coïncidence des ombres. Et pourtant, quelque chose se tenait là car, lorsque la jeune enfant prenait la distance entre un arbre et cette ombre, il lui semblait qu’elle pouvait observer l’écart se rétrécir. Quand cet espace disparut, elle n’eut plus aucun doute : une des choses du bois de Longin se trouvait là, se déplaçait lentement. Elles ne sont d’habitude pas tellement inquiétantes, mais ce n’était pas la première fois que celle-ci, géante qu’on ne croirait confondre, se montrait tant en avance des autres, ce qui lui conférait, en plus de son aspect terrible, un quelque chose de téméraire que les autres ne semblaient pas avoir et qui la rendait sensiblement plus angoissante. La terreur, dans ces bois, se dissiperait toute seule si elle n’était pas entretenue régulièrement par quelques évènements imprévus et menaçants – et les téméraires sont bien susceptibles d’en provoquer. Il fallait que la chose dégingandée, apparue quelques jours auparavant seulement, traverse la clairière et disparaisse dans le bois pour que l’enfant puisse, enfin, dans une sérénité toute relative, observer l’extérieur.

Dans l’heure qui suivit, de plus en plus de ces corps, semblables à ceux d’hommes, semblables à ceux de femmes, sortirent de la lisière et déambulèrent lentement, allant dans toutes les directions autour de la cabane. De mémoire de l’enfant, les choses n’ont jamais semblé voir le bâtiment – pour ce qu’il est du moins – non plus que les habitants à l’intérieur –, plutôt, elles l’ignorent, et le contournent comme si ç’avait été là une bête érosion naturelle. La jeune fille, cependant, observe les choses prudemment, et veille à ne pas montrer trop d’elle-même par la fenêtre pendant les heures où elles déambulent.

A l’inverse, le jeune garçon ne partage pas la fascination de sa sœur pour les choses, il ne les considère pas ; elles sont le temps d’une saison éternelle, des feuilles mortes soufflées chaque nuits, balayées par un vent ordinaire, non plus étonnant que la couleur d’un ciel qu’il voit chaque jours. Les évènements de sa vie, il choisit de les construire dans diverses fictions mises en scène avec ses jouets grossièrement sculptés.

Chaque nuit, la jeune fille observe les choses. Chaque nuit elle en découvre d’autres. Précisément, il n’y en a plutôt qu’une poignée qu’elle revoit plusieurs fois, qu’elle reconnaît, et cela génère de nombreuses questions pour l’enfant. Elle s’interroge beaucoup sur les choses, et c’est sur elle-même qu’elle en apprend le plus. Elle croit profondément, bien qu’elle ne sache retrouver le chemin qui l’a conduite à la réflexion suivante, qu’elles sont peut-être une sorte de peuple éternellement en voyage, à la recherche d’on ne sait quoi – mais pas : « sinon rien ». Elle a tout de même envisagé cette dernière possibilité ; elle n’arrive seulement pas à concevoir qu’on puisse marcher – déambuler, même ! – sans but. Et quoi qu’elle ne sache pas le formuler, elle voit que l’objet d’un acte n’est pas nécessairement d’accéder physiquement à quelque chose mais d’y accéder spirituellement. La purgation (si elle n’est pas une punition éternelle), la rédemption, la fin de la tristesse, sont des objets que les choses recherchent possiblement à travers leurs marches et qui ont traversés l’esprit de l’enfant, bien que de manière abstraite souvent et qu’elle ne sut verbaliser. Ainsi la jeune fille interprétait-elle l’attitude des choses, sans s’en forger une certitude pour autant : elle les imaginait en voyage, et certains d’entre eux, fatigués qui sait, s’arrêtent peut-être pour cette raison dans les environs de ce bois, pour un certain temps, ou pour toujours (l’avenir dira si cela se peut) ; repartent, se perdent, se reposent ailleurs, et reprennent leurs marches, et, peut-être un jour, parviennent quelque part : Là où elles appartiennent.

« Ça doit pas être ici qu’elles appartiennent » chuchota très bas la fillette à part elle, trop fascinée pour réaliser qu’elle ne pensait pas seulement.

Elle n’en a jamais remarqué aucune qui demeurât dans les alentours plus de quelques dizaines de nuits, et cela la rendait légèrement mélancolique – très légèrement mélancolique. De sorte que ce sentiment qui put être dévastateurs en d’autres circonstances, était doux et bon, comme un venin qui, à dose homéopathique est un remède, est un poison en d’autres proportions. La peine qu’elle croyait lire sur les visages inexpressifs des choses vagabondes l’effleurait juste comme il faut. Dans leurs misères sublimes, que la jeune fille observe de la falaise à l’abri de la tempête, elle y puise abondamment une émotion esthétique, et dans la crainte que ces choses lui inspirent, un sentiment de révérence comme on peut n’en avoir que pour les choses divines, celles dangereuses et bienveillantes à la fois, par exemple, sévèrement juste ; dont le mal qu’elles infligent paraît toujours raisonnable ; comme l’enfermement que les choses forcent paraît vecteur de bon à la jeune fille en ces soirées d’observation tempétueusement paisibles.

De la crainte, les choses en inspirent. Et si elle peut être si facilement comparable chez l’enfant à celle que l’on peut ressentir envers des êtres divins, c’est qu’elle est innée. La mère entretenait un rapport aux choses qu’elle n’explicitait jamais, quoi qu’à n’en pas douter de l’ordre de la crainte, et qu’insidieusement, maladroitement, elle transmettait, par son attitude vis-à-vis des choses, aux enfants. Elle insistait toujours, pendant ces heures du soir et de la nuit, pour qu’ils demeurent tous trois silencieux. A peu près chacune de ses réponses était précédée par l’onomatopée suivante : « Shhhh » – et « réponse » seulement. Car elle ne parlait jamais consciemment sans raison, ni ne demandait quoi que ce soit d’oralement la nuit, n’initiait rien qui put conduire à une discussion. Et, pratiquement, « shhhh » était le seul son humain qu’on entendait dans la cabane aux heures nocturnes ; et, pratiquement, c’était elle qui faisait le plus de bruit. « Shhhh », fit-elle en direction d’un jouet que son fils venait de cogner contre le plancher, sans même qu’elle ne le regarda et continuant à vaquer à ses occupations ménagères ; « shhhh » au « top top top » des petits pieds nus de la fillette, tapotant contre le plancher de bois pour la transporter d’une fenêtre à l’autre ; « shhhh » à un hibou qui hululait au loin ; « shhhh » pour elle-même qui renversa un gobelet de bois en voulant le nettoyer. Elle ne savait le réaliser mais cela mettait en place un climat subtilement anxiogène, dans lequel les choses ne pouvaient paraître qu’angoissantes.

Est-ce qu’il y a une raison qu’elles le soient ? Qu’est-ce que je sais vraiment des choses ?

La jeune fille avait demandé un jour à sa mère « pourquoi on ne devait pas faire de bruit, alors qu’on peut allumer des bougies ou un feu à l’intérieur » (et donc se faire voir de l’extérieur, entendait-elle implicitement). Et quoi que les choses pussent très bien entendre sans pour autant voir, pourrait-on imaginer, de fait, sa question, qu’elle n’avait pas les moyens de formuler comme elle le souhaitait, portait sur les sens de ces créatures et les dangers encourus au cas où elles devraient remarquer les habitants de la cabane. Mais sa mère ne répondit que vaguement, écarta la question d’un geste de la main, comme s’il s’agissait de chasser une mouche devant elle, tourna le dos à l’enfant et feignit d’avoir à vaquer à d’autres tâches, embarrassée. « C’est comme ça, il ne faut pas faire de bruit quand elles sont là. », murmura-t-elle seulement en s’éloignant. La fillette, bien que restant sur sa faim, n’insista jamais plus et se fia en toute confiance à sa mère quant à l’attitude qu’il fallait adopter vis-à-vis des choses. Elle voyait sa mère comme étant bonne, et bienveillante, toujours. Aussi cette jeune fille ne douta jamais qu’il y ait quelques bonnes raisons à cela : qu’il faille faire le moins de bruit possible quand elles étaient là, et surtout ne pas se trouver dehors, parmi elles, aux heures de la nuit ; aussi, les a-t-elle toujours appréhendés comme des créatures dangereuses. Mais au lieu qu’alors la fillette les craignit comme sa mère ou la prudence voudrait qu’on les craignit, elle se sentait fascinée par les choses. Oui, c’était, chaque nuit, « observer la tempête à l’abri de ses dangers ». En la place du tonnerre : le cri d’une chose semblable à un homme, ou le cri d’une chose semblable à une femme. Cela en revanche, la petite n’aimait pas.

Occasionnellement, rarement mais trop souvent pour la jeune enfant, lors d’une nuit dans un mois, lors d’une nuit dans un autre, quelqu’un – une chose – chutait comme en provenance du ciel – la jeune fille ne comprit jamais d’où – en hurlant, et s’écrasait violemment contre le sol sans, pourtant, la moindre projection de sang visible. Ces choses là en revanche sont profondément terrifiantes, et donnent à l’enfant une chaire de poule qui reste en général jusqu’au matin. Ces choses, écrasées, et aux membres déboités, parviennent toutefois toujours à ramper jusqu’au-delà de la lisière avant qu’il ne fasse jour dans la clairière, tractées par ce qu’il leur reste de valide, en des mouvements dégoutants et saccadés. Elles ont d’intéressant, toutefois, qu’elles portent en elles des éléments de réponses, quoi qu’obscures et diablement cryptés, quant à leur nature véritable, pensait l’enfant : lors d’aucun des jours qui ont succédés à ces évènements, la jeune fille n’a pu observer de trace de leur chute ; pas de sang ni d’objets brisés, ni membre ni chair, ni quoi. Pas plus qu’elle n’a été capable d’observer une fois seulement la moindre trace de pas ; il n’existe pas une fleur abimée par les choses, ni une brindille d’herbe couchée après leur passage.

De là, la fillette déduit une caractéristique des choses qui lui paraît certaine : elles n’ont pas de poids, pour qu’elles ne laissent jamais de trace de leur passage au sol, pas même celles qui tombent de si haut malgré tout le paradoxe que cela implique. C’est pourquoi elles donnent souvent à la jeune enfant l’impression d’être des mirages. Et quand même, elles se comportent comme si elles étaient matérielles ; elles ne passent jamais au travers des obstacles, de la cabane ou des arbres. Une fois, autant par esprit scientifique que par facétie, l’enfant avait déposé dans la clairière de quoi former une petite digue – de pierre et de terre, d’un large rondin de bois et d’entassements d’objets de jardinage – partant de la cabane et allant jusqu’à la lisière, et que les choses ne devaient pas pouvoir ignorer. En obligeant celles-ci à trouver une solution pour passer l’obstacle, il s’agissait de prouver qu’elles avaient une intelligence, qu’elles n’étaient pas un mirage, le produit d’une certaine configuration de la nature, ni une forme de mémoire projetée qui se jouerait en boucle dans ces bois, comme une mélodie, pareille à celle d’une ancienne boite à musique que la fillette avait étant plus jeune – détruite depuis, car elle voulut en comprendre le fonctionnement – et qui était produite un peu comme elle craignait que puissent l’être les choses : mécaniquement, par le grattement d’une lame contre les trous d’un cylindre de fer... Et de quelqu’un pour tourner la manivelle soudée à ce cylindre : le produit d’une certaine configuration consciemment ordonnée. Et, cette conscience, si elle était, la petite ne savait la concevoir qu’inhumaine.

La jeune fille croyait instinctivement en un être indéfini, supérieur à elle et ses pareils par essence, à la vie même ; impénétrable aussi, mais elle chercha tout de même à prouver qu’il n’était pas ce qu’elle ne voulait pas qu’il soit : un pathétique ennuyé qui ne s’affairerait que par habitude ou devoir, ou quoi, à tourner stupidement une manivelle pour l’éternité, et jouer en boucle une mélodie préprogrammée. Les expériences de la fillette visaient à le démontrer grâce à la digue qu’elle construisit, et selon son analyse des résultats obtenus, il n’en était rien. Les choses ont contournées l’obstacle ou même, parfois, à l’amusement de la fillette, ont mis à l’épreuve leur absence de souplesse, la raideur de leurs corps pour passer par-dessus. Ainsi, bien qu’elle ait peu de certitude, elle avait celle-ci, pourtant douteuse, que ce n’était pas un tout-puissant idiot qui animait les choses ; si leurs déplacements, leurs existences étaient enregistrées dans la carte d’un cylindre métallique, elles n’auraient pas contourné l’obstacle mais seraient bêtement passées au travers, conclut la jeune fille ; et pas seulement : elles étaient capables de penser d’une façon développée. Il devait bien falloir aux choses une sorte d’intelligence pour analyser l’environnement et ses variations, les pratiquer en fonction des informations qu’elles en recevaient pour, de cette manière, échapper à une détermination stupide. Une analyse correcte, à cela près : parce que leur apparence sont humaines, la jeune fille, qui projette son esprit sur les choses, leur prête inconsidérément plus d’intelligence que ses expériences ne devraient lui permettre de conclure qu’elles ont ; la plus dénuée d’intelligence des bactéries agit ainsi face à un obstacle. De plus, il échappa à l’enfant, si ce n’est qu’elle fit inconsciemment obstruction à l’idée insupportable, pour le mieux dans tous les cas, qu’elle put avoir été elle-même un son de la mélodie accordé avec les autres, les choses, sa mère, son frère, le bois. Ce qu’elle aurait pensé, ce qu’elle aurait cru, ce qu’elle aurait expérimenté ; la digue qu’elle construisit, tout cela aurait pu être voulu de sorte que les choses programmées paraissent interagir logiquement avec l’environnement une fois modifié, de sorte que les conclusions de cette petite fille la manipule à agir tel que l’ennuyé tout-puissant l’aurait voulu ; et qui sait pourquoi il aurait désiré la regarder bouger et penser ainsi, alors...

Il y avait encore tant d’autres causes possibles à ces choses que cette petite fille n’aurait su envisager ayant grandi dans ces bois, inconcevables alors de son temps, ou jamais de son vivant. Il se pouvait bien que ces choses soient le produit de machines sophistiquées, une illusion intelligente, quelque farce qui, dépendante d’une technologie formidable, ne pourrait être percée à jour par les trois habitants de la clairière du bois de Longin. Là se situait une partie des domaines au-delà des moyens d’appréhension d’une personne qui aurait passé sa vie dans cette clairière. Ce genre de machine, et surtout l’intention vicieuse qui la manipulerait, ne se conçoit pas, pas même par l’esprit humain le plus brillant, sans qu’une technologie ou un concept, sans qu’une expérience à laquelle se référer s’en soit rapprochée une fois – la cabane ne put précéder à la hache, ni la hache au silex. L’évolution des connaissances se fait par étapes nécessaires – On peut imaginer qu’un esprit exceptionnel soit éventuellement capable de sauter des étapes mais, des étapes : ils leur en manque de bien trop nombreuses, inaccessibles dans cette clairière, pour pouvoir concevoir le potentiel vicieux d’un quelconque esprit, et puis ensuite l’infinité de ce qu’un tel esprit peut produire. L’on en sait si peu ; et l’on peut en savoir si peu, enfermés comme ils le sont.

Parfois, l’enfant ressent les limites de ce qu’elle peut concevoir, et il lui arrive de ressentir un petit pincement à l’idée que la vérité sur ces bois et les choses puissent être hors de son domaine d’atteinte. Réalisant qu’elle en sait si peu, la jeune fille conclut ce qui seul devrait être une certitude pour elle : Ici, on n’est pas à la merci des choses, on n’est à la merci que de ce qu’on croit qu’elles sont. Qui garde cette étrange geôle ? Les choses, ou la peur ? – Je sais pas, mais c’est pas une « prison ». C’est pas aussi dur que ce qui est décrit dans le livre.

2.

Toujours était-il que la question de la matérialité des choses était énigmatique. Les matins, après chacun de leur passage, on ne pouvait jamais observer la moindre herbe ployée par ces étranges marcheurs. De quelque manière pourtant, leurs pieds ne devaient pas passer au travers des obstacles du terrain ; sinon, pourquoi elles contourneraient les obstacles au lieu de passer simplement au travers ? concluait la fillette sous forme de question, comme si la réponse était évidente. Ainsi supposait-elle que les choses marchent simplement sur l’herbe, mais qu’elles n’ont que trop peu de poids pour la plier, ce qui restait toutefois difficile à constater précisément d’où elle pouvait seulement les observer. Mais elle croyait n’avoir que trop peu d’indices pour admettre que les choses sont immatérielles, et ne doutait qu’occasionnellement à propos de cela.

Quoi qu’il en était réellement, dans un cas ou dans l’autre, elles étaient légères comme l’insecte ou immatérielles, et alors : les concevoir dangereuses était parfois pour la jeune fille difficile à faire concrètement, bien qu’en elle, un sentiment de méfiance envers les choses était entretenu – notamment par sa mère et qui, de temps à autre, muait en peur...

Il n’y a pas si longtemps la jeune fille rêva terriblement. Elle se trouvait dans la clairière, mais celle-ci était vierge, sans cabane, sans personne, sinon une chose, une seule, se tenant au centre et la soulevant par ses deux minuscules poignets d’enfant chétive, la maintenait en l’air les bras écartés. Terrifiée, elle n’osait ni lutter, ni la regarder en face alors même que la chose avait approché son visage – monstrueux dans ce rêve – si près du sien qu’elle en sentait l’haleine, si ce n’était l’exhalation d’un cadavre. La chose respirait lourdement et, alors qu’il ne faisait nullement froid, une émanation vaporeuse s’échappait de sa bouche ; l’impression étrange, immédiate et indestructible chez la petite fille naquit : elle apercevait là un échappement des royaumes d’outre-tombe auxquels elle se savait désespérément promise à l’instant de son rêve. Et la chose avec une force prodigieuse écarta ses longs bras en tenant toujours fermement ceux de la fillette qui, sans aucune résistance, lui furent séparés du corps. La chose s’estompa. Le sol se redressa à la verticale, fonça menaçant vers ce qu’il restait de la petite fille impuissante à amortir le choc. Et ce n’est que quand la terre caillouteuse claqua sa joue qu’enfin elle se réveilla.

D’où venait qu’elle les vit si terribles ? De sa mère, seulement ? Ou avait-elle comprit quelque chose par elle-même, en elle-même, à les observer, inconsciemment... ? Non..., pensa par désespoir la jeune fille, un instant résigné ; elle réalisait qu’elle ne savait rien, ni des choses ni du monde, si elles sont réellement menaçantes pour l’intégrité physique, ou pour la vie. Et quand bien même elles ne viseraient pas le corps, il existe d’autres structures à atteindre en chacun, l’esprit notamment. « Pourquoi est-ce qu’elles ne nous détruisent pas ? » se demanda la fillette. « Est-ce qu’elles ne sont seulement pas capables de nous voir ? Ou bien elles ne nous veulent pas de mal ? » – « Si en vrai elles ont autant de force que dans mon rêve, pourquoi est-ce qu’elles ont contourné la digue, le rondin de bois, les branchages, au lieu de les démolir pour passer ? » – « Parce qu’elles respectent la nature ; en sont les protectrices, peut-être ? » Et alors elles seraient dangereuses parce qu’elles haïssent ceux qui sont venus l’habiter, « nous ? », parce que ce serait un endroit sacré ? Toc, toc. A-t-elle déjà été jugée coupable, elle, à douze ans, de quelque outrage envers ce lieu ? Toc, toc. Sont-elles des dieux et des déesses ? Un système d’auto-défense de la nature ? D’attaque ? Sont-elles des esprits ? Toc, toc, toc. « Des esprits de rage ? » ou bien est-ce la condition naturelle des morts ? Viennent-elles de l’enfer ? D’ailleurs ? Sont-ce elles les intruses ? – « Ou nous, hein ? » Sont-elles biologiquement vivantes ? Ou quelque sorte de pantins ? Toc, toc, toc, toc. Oh, trop de questions pour la fillette qui n’était qu’à peine capable de formuler la plupart de celles qui lui traversaient la tête... Toc, toc.

Toc...toc...

Quelque chose tapait contre la porte. Non ? Elle rêva, pensa-t-elle. Toc, toc. Il n’y a pas d’arbres assez proches de la cabane pour que des branches, agitées par le vent, en soient la cause. Bon, ce n’était rien ; c’était terminé. Toc, toc, toc. L’intervalle entre deux frappes semble égal, mesuré ; c’est insistant sans être constant : c’est humain ? C’est impossible que ce soit quelqu’un, il n’y a que les choses, dehors, se dit la jeune fille. Des fenêtres de la cabane on ne pouvait pas voir qui se trouvait sur le petit perron, la maison n’a pas été conçut dans l’idée qu’on puisse un jour avoir à vérifier l’identité d’un visiteur. Toc, toc, toc, toc, toc, toc. Elle n’arrivait plus à douter : quelqu’un se trouvait là, et il s’impatientait. Elle était à bout de souffle, et prit seulement à ce moment conscience qu’elle avait arrêté de respirer. Elle s’efforça d’inspirer, puis pensa bien sa respiration pour la faire redevenir normale. Elle réalisa qu’elle était tendue. Elle amène sa main sur sa poitrine. Quelques secondes ; elle l’appuie, là. Ça tape très fort et vite. Elle se concentre, se calme, inspire lentement, expire lentement : cela ralentit. Elle reprend progressivement conscience de ce qui l’entoure. Son monde noir où n’existait plus qu’elle sur son coffre et une porte à laquelle on toquait reprit couleur, et tout le reste réapparut : le feu mourant dans la cheminée, le crépitement des buches flambantes délicatement, les murs de bois et le livre, les jouets à terre, la vaisselle rangée et tout le mobilier à proximité du feu s’allumant et s’éteignant pour imiter le ballet des flammes ; et le reste : dans les zones ombrés noires : une chaise seule dans un angle, d’autres jouets derrière le banc rembourré en face de la cheminée... Sa mère et son frère !... Toc, toc.

L’enfant balaya encore la pièce du regard en panique. Ils ne sont plus là. Ils ont rejoint leurs chambres et sont allés se coucher, comprit la jeune fille qui se calma aussitôt. Bon, elle avait à présent retrouvé son sang froid. Que devait-elle faire ? Rien ; laisser la décision lui échapper, laisser l’histoire se construire sans elle. Oui, c’est ça, que l’histoire me laisse tranquille. L’histoire... L’histoire... – Toc, toc... Toc.

L’enfant n’avait pas l’intention de mettre fin à sa réflexion, aussi la prolongea-t-elle autant qu’elle put pour, espérait-elle, se distraire jusqu’à ce que l’évènement se résolve de lui-même. Beaucoup de pensées traversèrent l’esprit de la jeune fille pendant ce moment – allongé, allongé ! – comme si quelque puissant tirait en des directions opposées les deux bouts du caoutchouc temporel. Mais elle revint bien inconsciemment, bien malgré elle, sur ses tracas ; elle se demanda si, finalement, un vent coïncidant pouvait projeter des objets des arbres, des noisettes ou des branches (pour ce qu’elle sait qu’on peut trouver de petit et léger dans les abords de la lisière) pile dans la porte et à intervalles réguliers, presque musicaux... L’idée, dans son abstraction non formulée, qui parut d’abord plausible à l’enfant, lui sembla tout à fait ridicule sitôt traduite en mots. Il n’y a pas de tels vent dans la clairière, et il n’y en eu pas de moindre cette nuit si l’on pouvait se fier à l’immobilité des quelques feuilles délaissées ça et là et visibles par les deux fenêtres.

Les états émotionnels de la jeune fille alternaient rapidement ; elle était un coup paniquée à l’idée qu’une horreur se trouvait à la porte, un coup rassurée, certaine que son imagination lui jouait des tours. Et quand la porte cessa enfin d’être toquée, que l’enfant cessa, en tout cas, d’entendre ce bruit, qu’elle réalisa qu’il n’y avait plus aucun son, elle fixa son esprit sur une dernière idée : elle avait rêvé. Elle était très fatiguée, avait eu un léger accès de folie, pouvait être plus perturbée qu’elle ne l’eut cru par les choses. Il lui fallait se reposer, et tout cela, se dit-elle, n’aurait été qu’une production nulle et insignifiante de son esprit.

Le feu de la cheminée ayant faiblit et la bougie qui éclairait sur la table au milieu de la pièce ayant été éteinte, la petite pouvait désormais voir beaucoup mieux au dehors d’au travers la vitre. La lune, même vigoureuse et pleine, était impuissante à nuancer le bleu des plus sombres de ce ciel méchant qui donnait l’air de tenter de la manger toute entière. Les ombres de la clairière demeuraient noires comme le charbon, sans reflets, sans une seule nuance la plus légère, et si deux ombres se rencontraient elles se fondaient tout à fait l’une dans l’autre. Et les choses déambulaient toujours doucement, comme les notes défilantes d’une berceuse. L’imperceptible flip de l’endormissement passa, et l’enfant s’endormit en boule sur son coffre capitonné, trop petit pour la contenir toute étendue.

3.

Elle n’avait pas rêvé quand une main délicate, celle de sa mère, lui caressa le front et lui écarta du visage une mèche de cheveux collée par la transpiration. D’au travers ses paupières closes elle savait qu’il était déjà une heure bien avancé de la journée, quelque part entre dix heures et quatorze heures, au moment le plus lumineux de la journée. Elle ouvrit les yeux. Sa mère lui sourit comme pour lui dire bonjour, puis retourna à ses occupations quand la petite lui eut sourit en retour. Encore toute stupide dans son état du réveil, la jeune fille caressa ses cheveux gras pour les aplatir contre sa tête, puis se massa vigoureusement les yeux du bout de ses paumes et se frotta le nez avec ses deux menottes fermées à la manière d’un petit écureuil : son rituel du matin. Un toc, mais qui, par superstition, lui donnait l’impression qu’en l’accomplissant le matin son visage « fonctionnerait » bien.

La journée fut tout à fait ordinaire. Quand la fillette se leva, un arôme de quelque salade forestière lui parvint de la table. Sa mère et son frère vaquaient déjà à d’autres occupations en dehors de la cabane, mais ils avaient laissés une assiette et une portion chaude pour elle. En quelques cuillérées efficaces, la jeune fille vida sa gamelle comme s’il s’était agit d’une corvée, puis, s’en allant à toute jambe, déposa au passage ses couverts dans le baquet à vaisselle et sortit dehors. Pendant tout le début d’après midi, elle s’affaira à jardiner, puis à ses activités ludiques (ou non) habituelles. Elle joua avec son frère à la balle que celui-ci avait déjà récupérée, chercha de nouveaux insectes et animaux à classifier sur les arbres (en vain, ce jour là) ; enquêta à la recherche d’indices sur le passage des choses à la manière d’un petit chien renifleur, discuta avec l’un ou l’autre de sa famille ; se disputa avec son frère à propos de rien, joua de nouveau avec lui...

Ce fut une après midi paisible...

Comme l’est d’apparence la clairière du bois de Longin. C’est un endroit bucolique, oui et, dirait-on, mortel. Chaque objet chatoie de lumière comme autant de saints bénis dans le milieu de la journée, et ce : jusqu’à ce que le soleil s’abaisse par trop pour pouvoir éclairer directement. Sous chaque feuille tombée au sol et chaque fleur, et derrière chaque arbre et chaque buisson, et par-dessus chaque branche et chaque bourgeon existent des ombres planquées noires – intensément noires – qui n’attendent qu’une certaine heure pour se déployer tout complètement comme les crêtes monstrueuses d’un millier de bêtes hostiles tapies dans tous les bois de Longin. Et les trois habitants savent tout cela si bien, et leur paix d’un instant finit chaque soir par disparaître.

Inévitablement la nuit vînt, et les choses avec. Chacun passa le début de sa nuit silencieuse comme à son habitude. La fillette à penser en observant les corps déambuler ; le frère à jouer ; la mère à diverses occupations : de rangement, de préparation d’aliments, de lecture (de l’unique lecture). Mais alors que chacun hormis la petite fille était allé se coucher, le même évènement que la nuit précédente se produit. Toc, toc. Elle ne put cette fois-ci l’ignorer un seul instant et sursauta vivement. Cela n’avait pas été un rêve ; cela n’avait pas été son imagination ; cela n’avait pas été un hasard des vents et autres objets sur son chemin : ça n’est rien de tout ça. Toc, toc, toc. Et elle allait en avoir le cœur net. Toute l’anxiété de la fillette revint en bloc, le doute n’était plus là pour l’apaiser et l’ignorance avait maturé de terribles chimères dans une cachette de son esprit. Elle courut quelques longs pas jusque dans la chambre de sa mère, mais ne l’y trouva pas. Avec mon frère ? Et dans l’autre chambre, la seule autre, la sienne et celle de son frère : l’horreur.

4.

Personne.

La panique, sombre, lui grimpa le long des jambes, atteint la taille, puis le torse, et lui enserra vite tout le corps dans une étreinte de feu et de glace ; se gonflant de la peur suée par la fillette elle se dressa haut par-dessus celle-ci comme une queue de scorpion greffée ; quoi que l’une qui menacerait celui-là même à qui elle devrait servir de défense. Et, toute mue de cruauté derrière la nuque de la jeune enfant, lui saisit la tête par deux grosses pattes enténébrées et pressa, maintenant un poids et une pression qui, au hasard des soubresauts musculaires de l’incarnée panique, déséquilibraient la fillette, faillirent la renverser plusieurs fois alors qu’elle allait vérifier à nouveau la chambre de sa mère, et à nouveau celle de son frère, et tandis qu’elle piétina, allant fouiller en des endroits où il était improbable qu’on les trouvât – impossible !, pour un esprit moins brouillé que celui de la fillette par sa sombre affliction : dans le coffre de bois si petit qu’elle-même rentrerait juste ; dans le placard au dessus du plan de cuisine auquel les enfants même ne sauraient se suspendre sans l’arracher du mur, si ce n’était en emportant le mur avec eux.

Ce sont eux, perdus dehors ? Non ! Ils ouvriraient. Et de fait, il n’y avait jamais eu le moindre verrou à cette porte.

Toc,

Toc,

Toc...

La panique de la fillette la recouvrait maintenant entièrement, comme un châle noir bientôt prêt à se refermer tout contre son visage, séré, séré !, à l’en étouffer à mort. Elle devait agir ; n’importe quoi ; elle allait essayer toutes les solutions qui lui venaient en tête dans l’ordre où elle viendrait. Elle paierait le prix pourvu que tout puisse revenir à la normale. Non, peu importait même, pourvu que la situation change, pourvu qu’elle ne souffre plus de cette manière pourvu qu’un changement dans son état psychique, n’importe lequel, opère ! Toc, toc.

Alors, elle – non, son corps ! – ouvrit la porte.

5.

Non pas sa mère ; non pas son frère se trouvait en face de la jeune fille. Non pas une chose non pas un monstre. Non pas qui pourrait nourrir sa panique, au contraire, celle-ci desserra son étreinte comme intriguée tout pareillement que l’enfant devant cet homme à l’allure d’un autre monde (d’un autre temps si elle eut put en différencier d’autres). C’était un élégant déchu, à en juger par son apparence. Son costume dût avoir un jour été porté remarquablement, mais il semblait maintenant que la forêt tentait de le phagocyter avec son propriétaire actuel. Ils étaient terreux, humides, sales et quand même l’homme dégageait une grande noblesse et une grande confiance en lui, pareil que s’il n’eut jamais été conscient d’être un souillon. Il portait un chapeau haut de forme qu’il enleva quand il vit l’enfant lui ouvrir, et l’abaissa lentement, le creux vers son ventre – geste que l’enfant ne compris pas, mais qui ne lui inspirait néanmoins aucune menace. Il coupla ce geste avec une courbette sereine : lente et gracieuse. Cela, elle le comprit grâce à son livre. Il me salut.

La petite se sentit demeurée un instant ; ‘long : quelques secondes : long. Puis, son monde et ses soucis, qui avaient étés projetés loin devant quand son véhicule émotionnel percuta, comme à pleine allure, cet homme hors-monde, revinrent à elle – l’on dirait que l’élasticité de la matière qui les liaient à l’enfant avait été contrainte à son maximum – à toute vitesse et se replacèrent cinglants sous les pieds de la fillette, et tout en elle et tout sur elle.

« J’ai perdu ma mère et mon frère ! » cria-t-elle à l’homme, invoquant intérieurement toute l’énergie d’une foi intense, ignorée et secrète, misant toutes ses billes que cet homme qu’elle supplique bon, le soit. Et s’il ne l’était pas, qu’il ne fut rien ! Comme si cela pouvait conjurer l’illusion, accomplir ses désirs et mettre fin à ses tourments, la fillette appuyait l’homme du regard, ouvrait ses gros yeux inquiets de plus en plus grands, le plus qu’elle puisse. Elle avait la sensation extravagante, forte à l’en porter, que si elle y mettait assez d’énergie elle aurait le pouvoir de faire revenir le monde à la normale. Toute la bizarrerie de son monde nouveau disparaîtrait. L’homme disparaîtrait, et sinon : parce que tel était son désir, s’il s’avérait être véritablement quelqu’un, ce serait une bonne personne, forcément, et grâce à qui la situation se résoudrait heureusement. Sa mère et son frère seraient dans leurs lits ; elle pourrait aller se coucher paisiblement ; les choses défileraient jusqu’au levé du jour ; tout ce qui la fit trembler cette nuit n’aurait rien été. Mais voilà, quelque chose d’autre qu’elle, au fond d’elle, savait l’absurdité de son projet et, les yeux ouverts, les larmes coulèrent sans qu’elle en eût même au début conscience.

Tandis que l’enfant fixait toujours l’homme comme une démente, il resta serein ; et, semblant même comprendre l’insensée tentative de la petite fille, approcha légèrement son visage vers elle comme pour lui montrer qu’il n’était pas illusion à disparaître par son pouvoir. Il ajusta son demi-sourire, et avec tant de justesse qu’il parvint à l’improbable dans le cœur de ce maelstrom déferlant droit d’outre-tombe : apaiser un tout petit peu la fillette paniquée, la rendre disposée alors à l’écouter une seconde.

« Je sais où est ta famille, dit-il s’efforçant de parler doucement malgré une voix grave et roulante qui portait naturellement.

— Où ? Où ? ne put que répondre la malheureuse profitant seulement que ses écoutilles aient bien voulu s’ouvrir et laisser échapper deux sanglots pour lâcher ces mots en même temps. Elle sonnait comme un petit hibou.

— Puis-je entrer ? Dit l’homme, ignorant la question de l’enfant. Nos... hôtes (Il releva les épaules en prononçant ce mot, comme peu certain que le terme soit correct) semblent un peu perturbés de nous voir ainsi parmi eux. » Ses pupilles roulèrent dans un coin de leurs orbites, mouvement qu’il accompagna d’un geste nonchalant de la tête en direction des choses.

C’était une nuit terrible. L’enfant senti les cheveux de sa nuque se raidir. Les Choses dans le champ de vision qu’elle avait du palier de l’entrée étaient arrêtées, toutes ! – jamais la jeune fille ne vit cela auparavant – et fixaient leurs regards à l’unisson en sa direction et celle de l’homme. C’en était trop pour elle, à ce moment, sa résilience cessa de fonctionner ; mais alors, au lieu qu’elle fut laissée en proie à la terreur, une émotion bienheureuse l’envahie et elle sentit son corps devenir tout cotonneux. Ses pensées ralentirent et, un instant avant que cet état ne s’approfondisse, elle se vit comme un scorpion au bord d’une mort atroce par le feu s’injectant son propre venin pour partir sans souffrance. Quoi que ce ne fût pas lisible sur le visage de l’enfant, l’homme sembla deviner qu’elle défaillait et prit la décision d’entrer – ou bien il fut subitement pressé par quelque danger qu’il ressentit... La fillette n’opposa aucune résistance, pas même mentalement. Il passa vivement le palier, d’un pas, jetant un pied loin du bout de ses longues jambes dans la cabane, un vent verdâtre pour l’enfant toute stupide, se retourna vivement et repoussa la porte dont la poignée était toujours serrée dans la menotte de la fillette qui fut entraînée mollement tandis que l’homme refermait la cabane.

Debout dans l’entrée il balaya lentement la pièce du regard, une mimique impénétrable sur le visage, qu’on dirait nostalgique et mélancolique ou fourbe et chafouine. Son sourire était certainement l’un des plus mystérieux que les hasards de la création puissent combiner sur un visage.

Il prit finalement une grande inspiration, ferma les yeux et expira lentement par la bouche, tout comme s’il fut un athlète se calmant pour rassembler toutes ses forces mentales avant l’effort. Il se retourna vers la jeune enfant toujours agrippée à la poignée de la porte et, un à un, et délicatement, lui saisit ses minuscules doigts et les décrocha sans qu’elle résista le moins du monde. Elle était molle, une poupée de chiffon, et il était bienheureux autant qu’incompréhensible qu’elle tînt encore sur ses jambes, aussi put-il la conduire en la poussant doucement par le dos jusqu’à l’un des lits de la chambre des enfants. Il l’allongea, la borda, passa deux doigts sur ses yeux pour les lui clore, puis sortit de la chambre silencieusement.

6.

Marchante dans le noir, la jeune enfant se voyait par derrière elle-même comme légèrement en retard par rapport à son corps, un corps qu’elle savait indubitablement sien mais qui était autre à la fois. Elle essaya de l’appeler, cria, mais n’entendit aucun son émaner de sa bouche bien qu’elle était persuadée d’avoir senti ses cordes vocales vibrer. Son autre corps, entièrement drapé de noir, du châle – si ce ne pouvait être du corps même –, dégageait une lueur pâle, grise, juste suffisante pour rendre visible quelques mètres alentour au plus loin et pouvoir être suivi dans les ténèbres poisseuses qui embourbaient les deux corps de la fillette ; quoi que de manière plus oppressante pour celui, non lumineux et marchant derrière l’autre, d’où était localisé sa conscience.

Par moments la jeune fille pouvait toucher une paroi lorsque son corps de devant, dont elle n’osait s’éloigner, la guidait suffisamment proche, et la découvrait pierreuse. Il lui sembla qu’elle avançait dans une grotte rectiligne qui, quoi qu’elle eut put être de toutes les couleurs, paraissait, à cause de la lueur particulière dégagée par son autre corps, faite d’une alliance d’ombre fondue et de charbon.

La fillette suivit son corps sur ce qui lui sembla être des kilomètres, et tout ce temps il marcha avec une grande assurance alors que, de son corps non lumineux, malgré cette lueur qui ouvrait sa vue, la prudence l’obligeait à tenir ses deux paumes révélée le plus loin qu’elle pouvait de ses épaules et de son visage pour se prévenir des obstacles.

Elle n’aurait su dire combien de temps elle marcha ainsi, s’il lui fallait parler d’heures, ou bien de jours, quand il lui sembla que, progressivement, son autre corps se mettait à presser le pas, légèrement. Ce n’était pas vraiment sensible, au début ; c’était plutôt une sorte d’intuition. Mais à mesure qu’ils évoluaient dans cette caverne rectiligne, ce devint une certitude. Et la jeune fille dut accélérer sa vitesse de marche pour se maintenir au niveau de son autre « elle ». L’allure de ce dernier corps prit petit à petit quelque chose de fantastique, de l’ordre du terrifiant : ses pas étaient petits comme la longueur de ses jambes le permettaient seulement, et leurs cadences lentes, la mêmes depuis le tout début que la fillette le suivait, mais la distance qu’il parcourait entre deux pas était anormalement grande ; comme s’il marchait porté sur un mince filet d’air.

Une Chose ?

Son autre corps avançait maintenant si vite qu’elle ne parvenait plus à le suivre de celui où siégeait sa conscience, pas même en courant. Les petits pas de cet autre le portait ridiculement loin et bientôt elle allait le perdre, et bientôt : sa faible lueur pâle ne serait même plus visible.

La fillette s’arrêta, à bout de souffle, fixant toujours son autre corps s’éteindre lentement, se reposant d’abord les mains appuyées sur ses genoux avant de basculer en arrière. La lueur disparut. Le noir se fit complet, compactant. Elle cria. Mais comme elle s’y attendait, aucun son ne sortit. Rien, hormis son dernier souffle. Car au lieu qu’elle put le reprendre, là, assise – se reposant, normalement ! – il s’était échappé d’elle, comme quelque substance essentiel du fond de son ventre qui permettait lové là de traiter l’oxygène, de lever sa vie ; et tout ce qu’elle put tenter comme manière de se gratter la gorge, jusqu’à finalement y mettre les ongles, n’eut aucun effet, ne ralluma jamais le quelque chose de derrière son nombril qu’elle concevait être son essence de vie.

En position fœtale, perdue aphone dans le noir entier, la fillette étouffa.

7.

Ha ! Ha ! Haa ! Haaaa ! Haaaaa !...

La fillette toussa. Quand elle ouvrit les yeux, elle vit son lit en face d’elle. Elle se trouvait dans celui de son frère, dans cette chambre où une curieuse obscurité a toujours rampé, où l’ombre noire se comportait comme l’araignée, s’installant là où personne ne semblait aller toucher, dans les angles et dans les rainures d’entre les planches de bois des murs, et c’est une toile qui fond, qui coule sitôt qu’elle est fabriquée, qui enduit de ténèbres la chambre sombre et familière dans laquelle s’éveillait la jeune fille.

Du temps qu’il faut à une étincelle pour jaillir, tout lui revint : la disparition de sa mère, de son frère ; les choses la regardant, cette homme étrange au chapeau haut de forme. Cette angoisse noire, grimpante le long de son échine, bavant son ombre opaque, et toujours présente. Quoique celle-ci se montrait maintenant moins oppressante. Pourquoi ? Ah ! Son corps avait déjà capté des informations qui avaient échappé jusque là à sa raison, celle-ci moins sagace qu’à l’ordinaire ce matin, affaiblie par la réalité douloureuse, noire, et ses rêves qui l’étaient encore plus. Une odeur de fumet sucré parvenait au nez de la jeune fille. Maman ?

Elle se redressa, enleva ses couvertures. Des choses ? Non, ça n’est pas possible. Elles ne font pas la cuisine...

Elle tira la couverture la plus fine et la plus légère pour se la passer autour des épaules. C’est maman et mon frère. J’ai rêvé...

Il faisait froid dans le cabane de ces bois, le matin ; prenant soin de ne pas toucher le plancher glacé, elle posa un pied nu sur un vêtement jeté au sol à mi-chemin entre le lit de son frère et le sien, puis atteint ce dernier en un deuxième des plus longs pas que ses petites jambes le permettaient. Mais, j’ai senti le contact du sol sous mes pieds, comme je le sens là ; le contact de mes vêtements, la brise avec ma peau. Dans les rêves, comme dans le dernier, ces sensations sont plus vaporeuses, se dit-elle en reprenant les termes exacts qu’elle avait lus dans son livre. A cause qu’elle doutait souvent de l’authenticité de son vécu, elle était capable de se rappeler la force avec laquelle ses sens résonnaient avec la réalité, souvent. Ce n’était pas un rêve, hier soir.

Dans le placard murale d’au dessus de son lit, où la fillette rangeait ses vêtement, elle fouilla loin pour dénicher une paire de chaussettes qui lui appartienne, qu’elle enfila ensuite lentement. Alors, c’est sûrement l’homme qui est dans la pièce d’à côté. Il va me dire qu’il est arrivé quelque chose à maman et mon frère...

Elle prenait son temps. Elle n’était pas certaine de vouloir constater qu’elle n’avait pas rêvé la nuit dernière, et ses espoirs se dissipaient dans l’atmosphère, aussi diffus et insaisissables que l’air échappé d’un ballon crevé ; crevé par sa raison, tyrannique et péremptoire. Non, elle n’avait pas rêvé. Non, sa mère ne serait pas là. Non, son frère avait disparu. Oui, il n’y aurait sûrement que l’homme.

« Je sais où est ta famille »

La phrase de l’homme lui revînt subrepticement en mémoire, et aussi le visage calme et détendu qu’il avait en prononçant ces mots. Elle n’y pensa pas verbalement, mais d’intuition elle comprit deux informations : il sait quelque chose à propos de la situation ; et sa mère et son frère sont quelque part. L’on pourrait comprendre qu’ils sont quelque part enterrés, mais elle ne l’envisagea heureusement pas, non plus que l’homme puisse simplement mentir. Naïvement, elle comprenait que le sourire de celui-ci ne pouvait être que pour annoncer une bonne nouvelle. Elle ne connaissait définitivement rien de la perversion. Ainsi, pleine d’un espoir renouveau, elle enfila avec hâte sa dernière chaussette et se précipita dans la pièce de vie.

Il faisait très lumineux comparativement à sa chambre aussi, la jeune fille, qui s’était habituée à l’obscurité, reçu comme un flash en entrant aussi vivement qu’elle le fit dans la pièce de vie. Les yeux plissés, elle comprit sitôt ce qu’étaient les ombres en train de jouer devant elle et la moue sur son visage, qui mêlait éblouissement et surprise béate, prit une allure à la fois comique autant qu’adorable, tendant à l’expressionnisme à mesure que sa compréhension de la situation lui devint indubitablement correcte. Une grande ombre à la chevelure très longue qui balayait le bas de son dos au gré de ses mouvements s’affairait près du plan de travail du coin cuisine. Une petite ombre, assise les jambes en « V », manipulait un bloc de bois ; et une dernière ombre, avec une tête rectangulaire qui n’en finissait pas de monter : la forme du chapeau bizarre de l’homme, était assise en direction de la fenêtre.

L’homme, qui se révéla être l’homme une fois que l’enfant fut accoutumée à la lumière, fut le premier à remarquer la fillette. Il tourna la tête dans la direction de celle-ci et sitôt se leva pour la saluer de la même manière élégante qu’il l’eut fait la veille. A leurs tours, les autres remarquèrent la fille et la sœur sur le seuil de la chambre.

« Oh ! Bonjour mon cœur, dit sa vieille mère de sa voix tremblotante. Je prépare une soupe de légumes ; c’en est une que tu aimes. »

Son frère la regarda sans mot dire ; et, en raison d’une pudeur puérile qu’ils avaient l’un envers l’autre, se contenta en guise de bonjour, aussi comme démonstration maladroite du plaisir qu’il prenait à la voir levée, de lui demander d’un ton enjoué si elle ne voulait pas qu’ils sortent dehors faire des échanges avec la balle. Ignorant sa demande, non qu’elle fût dénuée d’attrait, la jeune enfant voulut d’abord comprendre ce qu’il se passait.

Toute confuse, elle répondit en une fois au salut personnel de chacun : « Bon... Bonjour... »

A la lumière fugace de la mi-journée la fillette pouvait voir nettement mieux qu’elle l’eut pu la veille. Et d’autant que son angoisse desserrait la pression qu’elle maintenait sur son crâne, les pensées de la jeune fille se firent moins troubles, comme une eau touillée par une trombe déjà éloignée, agitée maintenant plus que faiblement par un moindre vent sous sa queue. Ces vêtements débraillés, teintés par la forêt, aux couleurs de la forêt, par la terre en particules virevoltantes, par le verdâtre des épines de sapin humide, gluantes ; ce visage. Creusé. Rugueux, pierreux, qui paraissait dur autant qu’il donnait l’air d’avoir été taillé en cinq ou six coups – pas plus ! – efficaces, puissants et précis de burin. Cet homme... Une chose ? La même idée qu’hier soir.

La jeune enfant revoyait en pensée celles-ci qu’elle avait observé si longuement et si patiemment tant de nuits. A la lueur de la lune elle les voyait très nettement, et s’imaginant cet homme à travers la vitre marchant parmi elles, la petite fille ne l’aurait pas distingué comme un intrus. La pensée l’horrifia.

« Maman-c’est-qui ? » asséna hâtivement la fillette comme si ce fut un seul mot.

La mère qui était, depuis qu’elle eut été saluée, demeurée immobile et souriante (qui était, ainsi dans une attitude paisible face à l’étrange situation, le barrage qui gardait le trouble de déferler à l’intérieur de la jeune fille), se ranima subitement. Elle laissa tomber la grande louche de bois dans le bouillon qu’elle préparait et alla s’accroupir près de l’enfant, ferma les deux petites mains de celle-ci dans les rugueuses qui étaient les siennes et la fixa un instant. Les yeux de la vieille mère brillaient comme deux billes de plastiques pleines d’eau et prêtes à exploser quand elle annonça à sa fille, la voix plus tremblotante que d’habitude :

« C’est ton père... »

8.

Une larme dut s’échapper quand la mère prononça ces mots, aussi elle détourna pudiquement son visage de l’enfant, et, retenant un sanglot, et comme voyant qu’elle ne saurait contenir plus son émotion, retourna près de la marmite et mima qu’elle s’y affairait.

Mon père ? La jeune fille n’avait aucune image de lui en tête, pas du plus loin qu’elle puisse piocher dans sa mémoire. Il était parti peu après sa naissance, lui avait laconiquement dit sa mère.

« Pas longtemps après, alors » avait ironisée la fillette qui reçut que sa mère, en réponse, l’ignora tout le restant de la journée.

Cette annonce, du retour du père, semblait émouvoir la mère et pourtant, la fillette, au-delà de la surprise, ne parvenait pas à ressentir autre chose que de l’indifférence. Elle avait toujours pensé que l’évènement susciterait une joie comparable à celle de sa mère (du moins c’est ainsi qu’elle interprétait la réaction de celle-ci), mais non. Alors, elle fit une introspection. Vivement, comme on ne le peut que confronté à un problème existentiel, comme si l’âme dans ces moments, apeurée par cela, secrétait sa propre adrénaline pour la préserver de ce qui serait originairement inscrit dans son code comme étant un danger, pareillement que le corps le fait pour rendre possible le déploiement de toute son énergie lorsqu’il croit sa sauvegarde menacée.

Au fond d’elle-même, la jeune fille vit de la méfiance à l’égard de cet homme et c’est pourquoi elle ne sut s’abandonner à la joie, elle imaginait. Sa mère avait accepté l’homme. N’avait-elle pas confiance en sa mère ? – Si, dénégationna-t-elle sèchement pour elle-même, craintive de se questionner plus à ce sujet. Et pourtant elle culpabilisait. Elle culpabilisait de ne rien ressentir pour son père, et elle culpabilisait puissamment dans son subconscient – ou au-delà par moments ; tant il y en avait de ce sentiment, il débordait – de ne pas avoir confiance en sa mère.

La fillette avait souvent imaginé le retour de son père, mais aucun des scénarios qu’elle joua dans sa tête ne s’approcha seulement de la réalité. Un seul fait était commun dans tous, et elle ne sut douter avant ce jour qu’il serait commun aussi dans l’hypothétique réalisation de l’évènement : elle serait heureuse de retrouver son père, comme le sont normalement ceux qui retrouvent le leur dans son livre.

Ne ressentant rien pour cet homme, la jeune enfant conclut d’abord qu’il ne pouvait pas être réellement son père. Or, elle vit immédiatement qu’elle ne savait pas croire non plus qu’il ne l’était pas, et que sa mère la dupait. Elle était perdue.

Elle ne pouvait comprendre ce qu’il y avait de plus terrible : ce n’était pas qu’elle ne puisse reconnaître d’instinct ou par quelque sens intérieur si cet homme était son père ou non. « Père » n’avait aucune réalité pour elle. D’avoir grandi dans ces bois, en l’absence de son père, et même de tout autre modèle de comparaison, elle n’avait jamais pu développer une conscience de celui-ci. Elle l’avait toutefois conceptualisé à travers sa lecture et son interprétation de ce qu’étaient les « pères » ; mais, en fait, au lieu qu’elle ressenti ce qu’elle avait longuement élaboré avec tant de rigueur qu’elle ne pensa ni n’envisagea qu’elle put être dans l’erreur, il n’y avait rien s’en rapprochant seulement ; un sentiment de confusion dominait. En face, elle voyait simplement, froidement, peut-être bien quelqu’un qui était son géniteur ; un homme qui aurait pu être un autre, quoiqu’elle se sentie puérilement chanceuse – se laissant imposer dans un instant de faiblesse la vérité des autres – qu’il put être son père – qu’il fut quelqu’un qu’elle sut trouver séduisant à quelques égards.

Dans sa confusion la jeune enfant n’était pas totalement démunie. Son esprit sagace se ranimait petit à petit, et elle comprit qu’elle avait les moyens d’au moins poser des questions. Peut-être que des réponses trahiraient l’homme, ou sinon cela pourrait débloquer ses sentiments qu’elle croyait possiblement inhibés par ses doutes. Elle demanda alors à sa mère, feignant d’ignorer l’autre et, brutalement comme l’enfant qu’elle est, inhabile à faire preuve de tact (et quand bien même, elle cherchait à se montrer un peu provocatrice) : « maman il était où ? » A la réflexion, cela ne permettrait sans doute pas de le confondre, pensa-t-elle, mais il fallait bien commencer quelque part. Et peut-être saurait-elle rebondir.

Cela fit sourire l’homme et il s’esbaudit finalement : « rude enfant ! » dit-il, traînant sur la dernière syllabe, d’un ton plus admiratif que réellement plaintif.

Le frère, intéressé, écoutait attentivement et s’était figé un jouet dans la main, l’oreille tendue. La mère tourna la tête vers la jeune enfant et la fixa avec un sourire mélancolique, mais sans répondre. Un silence s’était fait dans la cabane, coulant. La jeune fille, quant à elle, essayait de continuer à feindre d’ignorer l’homme en tentant de fixer sa mère, mais ses yeux fureteurs la trahissaient en se détournant plusieurs fois vers lui. Lui, qui finit par répondre.

« Perdu, mon cœur. »

Et le silence reprit.

9.

À sa façon, chacun était gêné. Et c’est encore une fois l’homme qui arrêta la course du silence. « Lundille, ta mère me dit que tu observes longuement les choses. J’ai vu les arbres dehors, dans la clairière. J’en tremble à les voir. » Sans laisser le temps à la jeune enfant de s’interloquer, il continua :

« Sais-tu, elles te dévoreront si tu restes ici. Mais, c’est toi qui iras à elles. Tu es pleine de troubles : tu es comme ton père, moi. Ton frère ne montre pas de symptômes tels pour le moment et je suis moins inquiet pour lui. Qui sait comment cela a été déterminé en toi – l’environnement n’y est pas pour grand-chose – vois ta mère et vois ton frère. Par quelque singularité dans la formation de ton cerveau... tu es damnée. Voilà le peu que je sais après tout mes voyages : l’enfer et le paradis ne sont pas deux lieux séparés par un monde de ciel et par un monde de terre : ils sont deux plans d’un même lieu, de tous les lieux ; et... tu es dans le mauvais. Mais ce n’est rien : la porte de l’enfer s’ouvre avec la même clef que celle du paradis. Je t’embrouille ? Tu as l’air de ne pas comprendre... Ah ! Ah ! Écoute mon cœur... Tu n’es pas folle. Tu as des troubles. Ta maman t’a appris ce que sont les bactéries ?... Bon, eh bien les troubles sont pareils, mais pour l’esprit. Comme certaines bactéries sont bonnes pour l’organisme, certains troubles sont bons pour l’esprit. Et ce que je voudrais, c’est que ces troubles ne mutent pas en de dangereux pour toi. Ils peuvent être bons, parce qu’ils sont la source de la création et de la vie. C’est parce que le monde te trouble et que tu aimerais le comprendre que tu créés ces systèmes de classement sur les arbres. C’est parce que le monde te trouble que tu essaies, à travers l’observation de ces choses vagabondes, la nuit, de créer un ordre d’idées qui te permette de le comprendre... C’est ce que tu fais, n’est-ce pas... ? Aujourd’hui, la nature n’a plus assez d’autorité pour nous appeler à enfanter sourdement. C’est par causes de troubles et pour apaiser ceux-là que nous créons des enfants. Alors tu vois, le trouble est même la source de la vie.

Je pensais que nous nous éteindrions, mais j’avais tort. Ton trouble, ta peine est une flamme ; c’est la vie. Tu seras une mère, Lundille. »

« Tu serais belle à marcher parmi les choses... dit-il détournant le regard, comme pour lui-même. Mais je ne peux pas t’avoir vue briller d’aussi loin sans raison » ajouta-t-il à voix basse avant de marquer une pause. Il ne semblait pas qu’il attende quelque réaction de l’enfant, plutôt, les yeux dans le vague, les lèvres s’animant imperceptiblement, il donnait l’air de choisir soigneusement ses prochaines paroles. Quand il reprit finalement, son sourire s’était estompé. Pour la première fois l’enfant pouvait voir son visage à nu.

« Je vais devoir repartir, Lundille. Viens avec moi... »

Il marqua une pause. Cette fois il semblait attendre une réaction. L’enfant ne répondit pas.

« Ce sera un voyage difficile, et long, reprit donc l’homme. Je ne sais pas s’il en vaudra la peine. Tu n’auras pas de réponses à toutes tes questions. ‘A très peu seulement, en fait. Mais tu pourrais bien trouver quoi faire de ces questions. Tu ne trouveras pas le bonheur, mais ainsi tu pourrais mieux voir ce... »

C’en était trop. « Pourquoi, alors ? » le coupa soudainement la fillette. « Je ne comprend rien. »

— Je te l’ai dis, Lundille. Pour les troubles, et parce que, restant ici, quelque chose en toi te développera d’une manière à laquelle il m’est douloureux de penser. Ou bien tu termineras assoiffée de connaissance, et, si le sol de cette clairière est fertile pour les aliments, il ne l’est pas pour le savoir. Quand tu auras accumulé tout ce qu’il est possible d’apprendre dans cette clairière tu seras exposée à une frustration blessante et destructrice, car impossible à canaliser. Alors il ne te restera plus qu’à sortir, une nuit, pour en savoir plus, et tu le feras, toucher au grand mystère. Alors, tu finiras parmi les choses.

Cette funeste prédiction fit dresser les cheveux de la nuque de la fillette. Il n’y a pas de plus sombre ni de plus réelle allégorie de la terreur que le sont les choses dans la configuration de son esprit.

« Ou bien, continua l’homme, tu développeras assez de sagesse pour démanteler la frustration qui se construira en toi ; tu pourrais être heureuse et mourir ainsi à un vieil âge, là, comme la plus vénérable des femmes.

N’est-ce pas bon ? L’homme évoquait les deux possibilités avec un égal désarroi dans l’intonation de sa voix. La jeune fille ne comprenait pas bien ce qu’il disait, mais tout compliqué que fut son discours, quelque chose en elle lui faisait savoir qu’il était important et qu’il pourrait bien faire sens plus tard, aussi écouta-t-elle attentivement, essayant de graver au mieux dans sa mémoire tout ce qu’elle venait d’entendre.

« Je ne sais pas ce qu’il y a de mieux à faire. Je ne sais pas où l’une ou l’autre des possibilités (partir ou rester) te mènera. Je suis seulement venu t’ouvrir à ces options. J’ai confiance que tes désirs sont bons, et purs ; et déterminerons la bonne marche à suivre.

Lundille, mon cœur, est-ce que tu veux me suivre ? »

Le jeune garçon commençait à s’agiter. « Vous nous abandonnez ? On peut partir tous ensemble, aussi ? » dit-il, une moue inquiète au visage, un sourire vibrant bien peu déterminé à monter à ses joues. Le silence roula à nouveau. Lourd. Le garçon sembla vouloir le contrecarrer, voulu rire, tenta cela nerveusement, comme pour essayer d’en ralentir la progression, mais aucun son ne sortit de sa bouche et il donna au lieu l’impression de sangloter. L’homme s’approcha de lui, s’accroupi à son niveau et posa une main sur son avant bras qui serrait douloureusement, paraissait-il, un petit jouet de bois représentant quelque créature forestière à trois pattes. L’homme, alors, lui parla ainsi :

« Ton heure n’est pas encore venue. Surtout, tu ne peux pas laisser ta mère seule. » Il allait poursuivre quand il fut brusquement interrompu :

« Elle pourrait venir aussi ! » s’écria le jeune garçon qui comprit bien le sous entendu.

L’homme eut de la peine à masquer sa surprise qui n’apparut en fin de compte que subtilement. Ses yeux grands ouverts séchèrent un instant et il recula imperceptiblement la tête, ce que le garçon, probablement, n’avait pas pu interpréter. Les deux adultes échangèrent ensuite un regard, et l’un et l’autre semblèrent navrés, mais la mère ajouta sans doute possible un brin de tendresse à son regard.

« Ta maman ne peut pas quitter le bois » répliqua finalement l’homme en se retournant vers le garçon. « Et toi non plus. » Il marqua une courte pause ; et cette fois-ci il sembla hésitant. « Vois-tu... il y a des tâches qui ne peuvent être accomplie seul, dans ces bois. Pour cela déjà, tu dois rester avec ta maman. »

« Jamais ! » asséna-t-il sèchement, d’un ton élevé et autoritaire qui détonna avec les manières flegmatiques qu’il avait montré jusque là tandis qu’une expression sévère traversa son visage pour la première fois depuis qu’ils le rencontrèrent. « Jamais, reprit-il un ton d’un cran inférieur mais toujours nettement péremptoire, il ne peut rester dans la cabane qu’une seule personne, lors des nuits, quand les choses sont de sortie. » Et d’ajouter, calmement : « Ou bien... les choses déferleront... »

Son discours effrayait visiblement plus l’enfant qu’il ne le convainquait de rester. Aussi l’homme ajouta une dernière phrase qui dissona avec ses autres paroles et ce qu’il avait montré de lui-même. Cette dernière sentence, il n’allait pas être capable de la prononcer avec l’assurance par laquelle il s’était adressé à sa petite fille précédemment.

« Tu dois protéger ta mère, tu es grand. » Ce fit mouche, pourtant. L’enfant était à un âge encore trop naïf pour comprendre cette manipulation honteuse, et cela parut générer en ce dernier comme un sentiment de virilité puérile qui le rendit courageux. Le garçon saisit une courte manche de son habit et l’étira jusqu’à son visage pour l’en sécher en un balayage efficace. Derrière ses yeux rouges et bouffis il tentait de prendre un air déterminé, mais ne put que le singer maladroitement, encore inquiété par le ton lugubre de cet homme, encore triste à l’idée de perdre sa sœur. « Est-ce que vous reviendrez si vous partez ? dit-il ensuite, essayant vainement d’aplanir les tremolos de sa voix ce qui, en réalité, le fit sonner toujours plus pathétique.

— Moi : oui, je reviendrais, répondit l’homme. Je ne vous quitterais plus.

— Et... ? interrogea le garçon du regard en fixant sa sœur qui donnait l’air d’être ailleurs.

— Si elle le veut. »

Le père et le garçon échangèrent encore quelques paroles, mais aucune d’entre elle, ni les précédentes n’avaient atteintes la fillette. La jeune enfant était plongée en elle, loin de tout, de la cabane, de son frère ; de l’homme, de sa mère ; des choses. Douze années que son quotidien se répétait sans vague, sans malheur ; sans bonheur signifiant. Elle pouvait changer de vie, et la curiosité l’y poussait à. Mais était-ce raisonnable ? Non, ce n’était pas la bonne question. D’abord, est-ce qu’il lui fallait raisonner ? Ses pensées allaient à toute vitesse, et se présentèrent au début sans rapport, ni avec la précédente, ni avec la suivante aussi vite qu’elles partaient. Finalement : son bonheur devait-il être déterminant ? Quand bien même, il n’était pas garanti ailleurs, et elle ignorait en fait s’il était grand dans cette clairière, par rapport à ce qu’il pourrait être, serait, devrait être à l’extérieur. Cela n’était pas une donnée exploitable. Que ressentait-elle à cet instant ? Elle venait de trouver la bonne question. Voilà ce qu’il y avait d’étrange. ‘Pas du plaisir, ce n’était pas tellement agréable qu’elle souhaiterait que cette sensation ne disparaisse jamais. ‘Pas de la joie, cela semblait plus persistent. De la curiosité ? Elle l’avait déjà établit, mais il ne s’agissait pas de ça. Pourquoi est-ce qu’elle y revenait quand même ? Il ne s’agissait pas – tout à fait – de ça, se corrigea-t-elle, et elle sentit alors qu’elle venait d’affiner l’identification de cette sensation inhabituelle, nouvelle peut-être, qui la parcourait de plus en plus férocement, comme un courant électrique qui la traverserait avec une intensité grandissante à chaque tour des nerfs de sont corps effectué. Si la situation, la bienséance, la raison, ne l’en empêchaient pas, elle irait courir ; elle sortirait en trombe de la cabane, elle irait traverser le mur d’arbre qui ferme la clairière et se perdrait jusqu’où ses pas n’auraient plus l’énergie de la porter, jusqu’à ce qu’elle soit déchargée de cette... excitation.

Excitation...

Elle ne pouvait pas dire qu’elle aimait ce qui lui arrivait entre hier et aujourd’hui, mais il y avait quelque chose en elle qui s’en nourrissait. Quelque chose d’indéfini alors, et qui pourrait bien grandir comme l’un qui saurait la blesser. C’était curieux – plus encore que l’idée du voyage, que la question de cet homme, qui l’était déjà absurdement. Cet improbable écart de curiosité entre ces deux objets lui permit de comprendre :

Cette appétence qu’elle venait tout juste d’identifier n’a jamais été tournée vers la découverte et le voyage ou la vérité et cet homme ; qu’il soit son père ou non était un problème seulement subsidiaire. Sa curiosité était toute entière dirigée en elle-même, vers cette chose qui croît en elle. Qui est elle sans l’être, dont la forme en devenir l’intrigue plus que tout ; dont la question de son devenir l’excite.

« Je viens » dit la jeune enfant assez fortement pour couvrir le son des trois autres qui poursuivaient leur discussion.

Parce que cela pourrait se révéler être un diable ou qui sait quoi de terrible, elle s’efforçait à présent de mémoriser la sensation qu’elle venait juste d’identifier, afin de ne jamais le regretter – si fort que lui échappa totalement la réaction de sa famille à son annonce, et toujours elle ignora si aucun fut d’abord triste ou joyeux, ou soulagé, apeuré, déçu ou satisfait à cette annonce... Si elle parvenait à se souvenir de cette émotion d’excitation elle saurait toujours pourquoi elle est partie et ne devrait pas fuir en arrière ni seulement regretter son choix. Si elle en venait là, elle utiliserait cette mémoire, se rappellerait chaque condition et saurait ainsi (pensait-elle naïvement) faire renaître cette émotion. « Lundille. » Et elle saurait tout recommencer ; il fallait être si enfant pour se voir fort à ce point.

« Luuuuundiiille » insista la mère accroupie devant l’enfant, et doucement comme s’il s’agissait de réveiller calmement le plus effarouché des nourrissons.

L’attention de la fillette revenait juste vers sa famille. Elle pensa qu’elle devait paraître bien bête lorsqu’elle réalisa qu’elle avait été déconnecté du monde, que son visage, sur lequel elle focalisait ses sensations lentement, en douceur pour ne rien défaire qui put la tromper sur son apparence qu’elle voulait absolument connaître à cet instant, eut dut la trahir. Ses pupilles donnaient l’air d’être deux billes bleues perdues au milieu d’un désert de neige dans ses gros yeux, et sa bouche, entrouverte, laissait juste dépasser le bout d’une rangée de dents en bataille. Elle paraissait simplement plus enfantine qu’à l’ordinaire mais, de son avis, elle semblait toute idiote. Plus important : elle laissait peut-être à voir un état émotionnel malencontreux. Aucun ne devait douter de sa résolution. Puisqu’elle avait à partir, ils ne devaient pas pouvoir imaginer le moindre regret en elle ; que cette imagination germe en douleur ; car elle ne sera plus là, ni ne saura communiquer avec eux, et pour qui sait combien de temps. Elle devait paraître forte pour eux ; mais, ce qu’elle ne sut admettre : elle voulait paraître forte pour elle-même – ainsi se persuadant de l’être, ainsi pouvant s’abandonner égoïstement à cette curiosité intérieure. Ses désirs n’étaient pas que nobles et tournés vers sa mère et son frère, et si elle l’eut su, elle aurait bien pu ne jamais partir. Elle n’était pas trop bête, ou si peu expérimenté pour l’enfant qu’elle est pour avoir ignoré tout cela. Elle se le cachait par une volonté inconsciente, une mécanique de l’ombre œuvrant en elle.

Plutôt paraître un visage stupide que quoi d’autre qui risqua de laisser voir un cœur non résolu. Aussi, au lieu qu’elle reprit une attitude ordinaire, elle garda la bouche bêtement entrouverte. Elle ne sut maintenir longtemps ses gros yeux grands ouverts, cependant, mais elle pensait tout de même qu’il était possible de laisser croire que cet air stupide qu’elle prenait quand même n’était pas l’un qui put apparaître dans quelque situation de doute, mais seulement une mimique naturelle, peut-être, croiraient-ils, simplement peu connue y compris des deux qui la connaissent tant.

« Oui, j’écoute » dit-elle du plus naturellement qu’elle pouvait, comme si elle n’avait jamais pu ignorer un autre appel, comme si ce furent les autres qui avaient étés trop peu subtils pour voir qu’elle était déjà attentive. Et elle rentrouvrit la bouche.

Elle était bien naïve. Sa mère n’était sûrement pas dupe de son tour. Elle était aussi certainement moins vulnérable que l’enfant ne l’envisageait à ce moment ; car elle allait la laisser partir.

La vieille femme prit la jeune enfant dans ses bras. Longuement. Elle la serrait. Fort. La fillette entoura à son tour sa mère dans ses bras, s’abandonnant. Ses larmes montaient. Et toute sa volonté de surface n’y suffit à les retenir. Et puis sa mère la repoussa tendrement par les épaules. La jeune fille, qui ne voulait pas se montrer faible, détourna le regard de celui de sa mère – sa mère qui la fixait de l’un qui disait tant, qui disait tout ce qu’elle avait déjà montré à l’enfant de toutes les manières. Elle ne dit rien, car rien n’eut put dire autant que son regard.

« Tu... tu prendras soin de toi » bégaya le garçon, peu habitué à exprimer de l’affection pour sa sœur. Elle lui répondit par un timide sourire embué, emplie de tendresse à l’égard de son frère.

Lorsque la jeune fille voulut enfin reporter son attention sur l’homme, elle s’aperçut qu’il s’était déplacé alors qu’il se trouvait dans son champ de vision – certes, à une position excentré de son point de focalisation : sa mère puis son frère tout près d’elle, mais quand même ! – cela, sans qu’elle ne s’en soit rendu compte, ce qui lui laissa une impression étrange, et l’homme lui apparut un instant comme une manifestation spectrale ; était-il un découpage collé vulgairement sur les images de sa mémoire, avait-il été réellement là, près d’eux tous ? L’était-il réellement, tout ombré de noir devant la porte ouverte donnant sur l’illuminant dehors ? Sans doute, peut-être, à tenter si fort de garder la face pour ceux que la jeune fille aime, quelques onces de l’énergie de sa conscience n’étaient plus disponibles pour attraper toutes les informations.

« Nous devons partir avant qu’il ne fasse sombre, dit l’homme d’un ton qui sonnait maintenant sinistre. Du ton sinistre, solennel et péremptoire par lequel un anathème est récité.

– Si tôt ? Oh ! s’exprima la fillette.

– Oui, répondit la mère, n’as-tu pas écouté ?

– Viens, Lundille. » C’était la voix sombre de l’homme. »

La jeune fille se leva, obéissante, l’esprit dégonflé de toute substance sitôt que l’homme prononça son prénom. Envoutée, elle se dirigea vers lui, et les deux avancèrent ; l’homme légèrement plus pressé, jusqu’à l’orée de la lisière. Avant d’y disparaître, la fillette se retourna sur la dernière image qu’elle allait emporter de sa mère et de son frère : ces deux là se tenant la main, deux sourires tristes aux visages, si pareils que peuvent l’être ceux d’une mère et de son fils.

Et l’ombre les estompa bien avant que les arbres ne les dissimulent.

Et les bruits des bois couvrirent les leurs bien avant qu’ils ne s’éloignent par trop pour être entendus.

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