L'art de la société capitaliste ou le mépris de soi

I.


1.

Si l’on en venait à comparer entre elles les productions impliquant l’homme – toutes productions (coopératives, individuelles ; spontanée, de commande...) – appartenant à un même domaine (pictural, musical, vidéoludique...) et dont l’objet de chacune est d’être déterminé « artistique », nous admettrions que le capitalisme s’est approprié l’art, et que l’être humain s’en est dépossédé. Explication :


2.

Aucun individu ayant existé, ou étant raisonnablement imaginable n’a été, ni ne sera, en mesure de produire seul un objet pouvant rivaliser sur le plan du spectaculaire avec l’un qui aura été le produit de l’action combinée de spécialistes entretenus et formés par le système capitaliste.


3.

Il existe des productions auxquelles certains cherchent à apposer, pour des raisons néfastes, le label « art » – des consommateurs (voulant anoblir l’objet qui a emprise sur eux, et ainsi son usage), des capitalistes (pour des raisons marchandes, pour la valeur ajoutée que ce label donne l’air de créer) ; « artistique » étant perçu à tort comme l’état le plus raffiné d’une production.


4.

Un jeu vidéo, par exemple, peut être l’œuvre d’une collaboration de spécialistes ; spécialistes des textures, spécialistes du modelage, spécialistes des décors, spécialistes des personnages, spécialistes de l’écriture et spécialistes du marketing.


5.

Une définition juridique de l’art, basique et intemporelle, est qu’une production appartenant à sa catégorie doit être « l’expression de la personnalité de l’artiste ». Or, chacun des spécialistes participant à l’élaboration d’une production vidéoludique collaborative, pour être l’obligé d’un coordinateur, n’exprime pas sa personnalité, seulement ce qu’il est ordonné d’exprimer. Il ne s’agit donc pas, dans le cas d’une telle production vidéoludique, d’une coopération d’artistes, mais d’une coopération de techniciens.


6.

Le coordinateur est-il l’artiste ? Si l’on visualise une équipe de techniciens, telle qu’elle doit être coordonnée et participante à un projet vidéoludique comme celui considéré ci-avant. La survie d’un tel groupe, et le maintien de chacun des membres dans ses conditions d’existences au sein d’une société capitaliste avancée du XXIe siècle (vitales, matérielles, familiales et sociales, notamment), ne peut se faire qu’avec la souscription de chacun au contrat capitaliste, dont une des conditions sine qua non est d’accroître le capital.


7.

Refusant cette dernière condition, et donc le contrat capitaliste, l’équipe et son coordinateur n’ont plus que deux options : se maintenir dans leurs conditions d’existence par des procédés que le capitalisme, qui ne tolère pas qu’on survive en dehors de lui-même, combattra ; ou bien : se résoudre à faire de leur pratique une activité secondaire, marginale, et qui, parce qu’elle ne servirait pas le projet capitaliste (accroître son capital, sa puissance) ne serait pas portée à l’existence au sein de la société régie par un système capitaliste (qui ne manifeste ses forces que tant qu’elles permettent de les accroître). Quant à la première option, pour exiger la coopération d’hommes et de femmes improbables, dont les conditions d’existences seront malmenées par une force phénoménale, dont l’exemple d’une telle formation agissante n’a jamais été montré dans l’histoire jusqu’alors, ne sera pas considérée. Un coordinateur et une équipe de techniciens œuvrant à la réalisation d’un projet vidéoludique spectaculaire n’existent pas en dehors du système capitaliste.


8.

Ainsi obligé par la condition d’accroître le capital, le coordinateur qui veut se maintenir en tant que tel dans un système capitaliste doit être apte à lire la doxa afin de fournir à ceux qui produisent cette dernière un objet favorable et sur lequel il sera donc possible de capitaliser. En d’autres termes, le produit du coordinateur, voulant se maintenir en tant que tel et dans ses conditions d’existence, répondant à la condition sine qua non du contrat capitaliste, sera un objet dont la forme aura été ordonnée par des voix autres que les siennes intérieures, c’est-à-dire par celles du marché, de la demande, celles du capitalisme ; et ne pourra, pour la raison que le produit obtenu ne saurait refléter de manière indubitable la personnalité de l’artiste, prétendre se placer sous la nomenclature « art ».


9.

Ainsi, le coordinateur n’est pas libre de produire ce qu’il désir, soit : exprimer sa personnalité, soit : élaborer une œuvre d’art.


10.

Le hasard des choses fait-il que le coordinateur et sa personnalité se sont inscrits parfaitement dans le projet capitaliste de son époque. Il n’est pas crédible pour avoir potentiellement corrompu son intention avec celle, capitaliste, de faire du profit, donc de plaire à une masse qui aura du le maintenir dans ses conditions d’existence ; le produit de ce coordinateur serait douteux. Et sauf à pouvoir prouver que ce n’était jamais pour profiter des jouissances que retourne le capitalisme à ses contractants et qu’en rien le coordinateur n’a eu à modifier la forme de sa transposition « artistique » pour rejoindre le projet capitaliste, ses productions ne peuvent être du domaine de l’art.


11.

L’individu spécialiste s’inscrivant dans un projet à grande échelle, même coordinateur, pour n’avoir certainement pas la faculté de savoir à l’avance ce que vont produire chacun des autres spécialistes ; étant isolé des autres par la frontière des corps et des esprits, étant dans une configuration qui ne permet pas de dégager sa personnalité des fragments produits par chacun, s’inscrivant dans un projet qui dépassera inévitablement ses facultés cognitives et techniques individuelles (d’où l’efficacité des productions capitalistes, d’où leur caractère spectaculaire) ne sera en rien un artiste déterminant une œuvre d’art, mais sera un technicien ou un exécutant, et sa production : l’une aux objets divers, aux potentialités infinies, à l’exclusion de celles appartenant au domaine des arts, ne pouvant, et surtout ne devant pas (se référer à la partie III, en page 5), aboutir à de l’artistique.


12.

Parce qu’une telle production, vidéoludique et à grande échelle, serait le résultat du travail d’un groupe, et alors aliéné de chacun à la fois, s’il est une entité pour l’avoir déterminée, ce ne peut être que le système capitaliste. C’est lui qui a permis aux techniciens de vivre, à la condition qu’ils travaillent à la production d’un objet qui devra accroître sa puissance. C’est lui qui a commandé l’œuvre, qui l’a, de par sa nature, voulue telle ; telle qu’elle plaise à la doxa, telle qu’elle ait donc un potentiel marchand, telle qu’elle accroisse alors sa puissance. Le résultat de l’œuvre est le produit d’un système, et non d’une ou de plusieurs individualités.


13.

Dire qu’une production vidéoludique impliquant le travail de plusieurs personnes devant être entretenues sur une longue durée est une œuvre d’art, c’est dire que l’art nous a échappé, ne nous appartient plus à nous en tant qu’individu, car alors il est indifféremment le fruit d’un être singulier, comme celui d’un système capable de mobiliser les talents de spécialistes de la terre entière. Et il irait de soi que cette dernière entité, si l’on admet qu’elle peut produire un art, écrasera entièrement, par l’aspect spectaculaire de ses productions, la première : l’individu.


14.

En conclusion des points 1 à 13 inclus, toute production vidéoludique, d’un groupe, à but lucratif, à vocation de maintenir le ou les exécutants dans leurs conditions d’existence au sein d’un système capitaliste, ayant l’intention seulement de rejoindre le devenir artistique, doit être mise en échec si l’on tient à maintenir un individu capable de produire artistiquement.

II.


15.

Les points suivant traiteront des spécificités des productions dites « indépendantes » et de leurs devenirs artistiques.


16.

L’indépendant qui sera ici traité sera l’individu agissant soi-disant en indépendant. Le groupe agissant en indépendant et déterminant un art n’existe pas, à commencer pour les raisons développées en partie I., dans les points 4. à 7. Inclus.


17.

Le label « indépendant » suggère une matérialisation d’un objet en dehors du cadre ordinaire (celui du circuit marchand), vise à caractériser la subversivité d’une œuvre et donc sa nouveauté, son originalité, souvent : mettre en exergue la personnalité d’un auteur, et, d’une manière trompeuse et pour ces raisons, l’idée qu’il y aurait d’introduit une valeur artistique ajoutée.


18.

L’indépendance est l’absence de sujétion. Ce terme, « indépendance », est aberrant. Il n’est comparable, dans l’ampleur de son relativisme, qu’au terme « liberté ». L’on est toujours sujet, sinon des autres, sinon de ses émotions, sinon de la nature, sinon de la morale, sinon des divers conditionnements psychologiques ou sociologiques ; aussi, le terme « indépendance » ne peut être employé, pour être rigoureux, qu’en rapport à un référent.


19.

Cette omission du référent dans le langage courant sert le système capitaliste qui substitue les référents associé d’une production à une autre. Dès lors, toute production peut être labélée « indépendante ».


20.

Le référent tacite, par rapport auquel une production du domaine vidéoludique est normalement dite « indépendante » est le circuit commercial, soit : le système de l’offre et de la demande. Ce circuit est, synthétiquement, le suivant : un groupe produit un jeu sous le nom d’une entreprise ; le jeu est intégré à une structure qui s’occupe du marketing et de sa distribution ; les consommateurs achètent le produit.


21.

Parmi les dits « indépendants » intégré d’une manière ou d’une autre au système marchand, chacune de leurs créations est arrivée sur la scène par le parcours suivant : un individu a produit un jeu ; ce jeu a été intégré à une ou plusieurs structures qui lui ont permis de s’occuper du marketing et de la distribution ; les consommateurs ont achetés le produit. L’indépendance d’une production marchande par rapport au circuit commercial, et au système marchand par extension, est une hypocrisie.


22.

Si le développeur d’un jeu à pour nécessité, ou de se maintenir dans ses moyens d’existence par son activité de créateur, ou de générer un revenu pour quelque autre raison, il dépend du marché de l’offre et de la demande ; il est donc mensonger de qualifier ce développeur d’indépendant à l’égard du circuit commercial ; il est donc erroné, voir fallacieux, de qualifier ce développeur d’artiste, sauf à pouvoir prouver qu’il a produit ce qu’il a produit sans répondre à une commande de la doxa.


23.

Donc, le développeur qui, voulant se maintenir dans ses moyens d’existence par sa seule activité de créateur, est dépendant des ventes de son produit, n’est ni un artiste (points 1. à 14.), ni un indépendant (points 15. à 20.). Il dépend des consommateurs auxquels il propose un produit qui devra leur convenir afin de générer un retour financier, produit qui serait alors déterminé par des facteurs extérieurs à lui-même, le soi-disant « indépendant ».


24.

Toute production marchande, d’un groupe ou d’un individu, est suspecte, et ne peut pour cela rejoindre le devenir artistique.

III.


25.

Définir précisément ce qui est art ou ce qui ne l’est pas – surtout : exclure du domaine des arts ce qui y a été intégré pour détourner ses potentialités marchandes – est d’importance existentielle et humanitaire comme il va l’être démontré dans les points suivants. Ce n’est toutefois pas effacer l’urgence, l’importance, les bienfaits, qu’il y a possiblement à développer, montrer et user des productions non indépendantes du système marchand, des productions poétiques, divertissantes ou questionantes, quoi que non artistiques.


26.

Le projet du système capitaliste est de s’approprier l’art et en particulier son potentiel marchand. Ce système aveugle agit par nature et par détermination pour accroître son pouvoir, son emprise, sa puissance.


27.

Le mode opératoire du système capitaliste pour parvenir à s’approprier l’art est le suivant : Premièrement : Il favorise une définition floue de l’art ; deuxièmement : Il mobilise ses forces phénoménales pour surpasser le spectaculaire des productions de l’individu humain. La production de type vidéoludique est l’exemple type d’objet à potentiel artistique que le capitalisme peut s’approprier tout complètement – et dangereusement – en mobilisant un grand nombre de spécialistes contre un individu.


28.

Cette volonté inhumaine du système capitaliste de s’approprier l’art vise à l’accroissement de sa puissance (dans une configuration capitaliste, l’art est marchand, l’art est pouvoir, l’art est puissance). Et plus il produit d’œuvres spectaculaire, plus la production de l’individu, incapable de rivaliser avec les productions moyennes et à prétention artistique du système capitaliste, paraît dérisoire en apparence et en comparaison.


29.

L’objet d’art est l’image qui présente l’individu. Celui-ci, alors, est manifesté rabougri dans une société où l’on admet que lui, et un système à la puissance phénoménale, quoi qu’inhumain, peuvent produire des objets de même nature et de même puissance.


30.

Ce règlement dangereux peut être contrecarré en définissant l’art (une proposition est faite dans la « pensée » un art véritable du présent recueil) de sorte que le système capitaliste en sera un producteur exclu, et que sera affirmée la singularité humaine, la spécificité, la grandeur de la personnalité, de l’individualité et de l’âme humaine, unique et véritable vecteur de la production artistique, et qu’il ne faut en aucun cas prêter à une entité inhumaine.


31.

... De sorte que, dans un domaine au moins, et qui serait le royaume des humains, nous travaillerions à construire, à sauvegarder, à maintenir nos destinations d’êtres singulièrement spirituels, à accroître nos puissances d’exister que le capitalisme annihilerait totalement si nous lui admettions qu’il peut produire, également à l’humain, un objet d’art, le reflet normalement d’une âme. Si le capitalisme doit devenir tout puissant, au moins l’art, qu’il est en réalité incapable de produire, sera la dernière preuve de notre humanité, de nos origines, de nos grandeurs en tant qu’êtres spirituels, puissants, capables d’ouvrir sur les mondes indicibles et détaillés des sois, sur nos origines divines ou cosmiques, ou sur ce qui nous établit spirituellement, de l’existence de nos âmes. Jamais un système capitaliste, devenu surpuissant, ne devra s’approprier l’art, réduire l’individu en l’écrasant sous le spectaculaire de ses productions, réduire la confiance de chacun en soi, en son pouvoir, soit : nous limiter aux rêves raisonnables, aux passions modérées. L’art fait vivre en puissance ce que le corps ne peut vivre, et ce que le corps ne doit pas vivre. C’est pourquoi il est existentiel de ne pas se laisser croire que le système capitaliste peut réaliser une production artistique ; de ne pas laisser l’art devenir l’affaire unique de ces groupements de spécialistes dont les productions spectaculaires peuvent aisément faire oublier l’absence des empreintes d’une âme, et qui doivent faire la différence entre la production « autre » et la production artistique.

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